Maman, pourquoi as-tu jeté mon dîner ?

« Tu n’as rien compris, maman ! » Ma voix tremble, résonne dans la cuisine, entre la table en bois et le frigo qui vibre doucement. Je serre le poing, les larmes me montent aux yeux. Devant moi, maman essuie calmement une assiette, comme si rien ne s’était passé. Mais tout s’est passé : elle a jeté mon plat préféré, celui que j’avais mis de côté hier soir, en pensant à ce moment précis où je pourrais enfin le savourer après une longue journée de lycée.

« Ce n’est pas une question de comprendre ou pas, Camille, » répond-elle sans lever les yeux. « Ici, on ne laisse pas traîner la nourriture dans le frigo pendant trois jours. »

Trois jours ? Je me retiens de hurler. C’était à peine vingt-quatre heures ! Je me revois hier soir, fatiguée, posant soigneusement ma part de gratin dauphinois dans une boîte hermétique. J’avais même écrit mon prénom dessus, pensant naïvement que cela suffirait à la protéger. Mais non. Ce soir, en ouvrant le frigo, j’ai trouvé la boîte vide, proprement lavée et rangée. Mon cœur s’est serré.

« Tu ne comprends jamais ce que ça représente pour moi ! »

Maman soupire. Elle pose l’assiette, se tourne enfin vers moi. Son visage est fermé, fatigué aussi. « Camille, tu sais très bien que je ne veux pas de restes qui traînent. Ça attire les odeurs, ça prend de la place… Et puis, tu aurais pu le manger hier soir comme tout le monde. »

Je sens la colère monter. « Mais j’avais prévu de le manger ce soir ! J’en avais besoin… »

Elle hausse les épaules. « Ce n’est pas grave, tu mangeras autre chose. »

Mais ce n’est pas juste « autre chose ». C’est mon plat préféré, préparé par Mamie dimanche dernier avant qu’elle ne reparte à Lyon. Un goût d’enfance, un souvenir doux dans cette maison où tout semble parfois si froid depuis que Papa est parti.

Je m’effondre sur la chaise. « Tu ne comprends pas… C’était important pour moi. »

Un silence lourd s’installe. Maman s’approche, pose une main sur mon épaule. Je sens qu’elle hésite entre la tendresse et l’agacement.

« Camille… Tu sais que ce n’est pas contre toi. Mais il faut respecter les règles de la maison. »

Je relève la tête, croise son regard. « Et moi ? Qui respecte ce qui compte pour moi ? »

Elle détourne les yeux. Je vois sa mâchoire se crisper. Depuis le divorce, tout est devenu plus compliqué entre nous. Elle veut tout contrôler : les horaires, les repas, même mes sorties avec mes amis – Léa et Thomas me disent souvent que je devrais lui parler, mais comment faire quand on a l’impression de parler à un mur ?

Je repense à toutes ces fois où elle a jeté mes affaires sans me demander : des vieux carnets de dessin, des lettres d’amies du collège… Toujours sous prétexte de « faire du tri », de « garder la maison propre ». Mais à chaque fois, c’est un morceau de moi qu’elle efface.

Je me lève brusquement. « Je vais chez Léa », je lance en attrapant mon sac.

« Tu n’as pas mangé ! »

« J’ai plus faim », je mens.

Dans la rue, l’air frais me gifle le visage. Je marche vite, les écouteurs vissés aux oreilles pour étouffer ma colère. Léa m’accueille avec un sourire inquiet.

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Je m’effondre sur son lit. « Ma mère a encore jeté ma bouffe… »

Elle grimace. « Elle abuse… Tu veux qu’on commande une pizza ? »

J’acquiesce en silence. On mange devant une série Netflix, mais je n’arrive pas à me détendre. Je pense à maman seule dans la cuisine, à sa fatigue qu’elle cache derrière ses règles strictes.

Plus tard dans la soirée, Léa me dit doucement : « Tu devrais lui dire ce que tu ressens vraiment… Peut-être qu’elle ne se rend pas compte ? »

Je hausse les épaules. « Elle ne veut jamais écouter… »

Mais au fond de moi, je sais que je dois essayer.

Le lendemain matin, je rentre à la maison tôt. Maman est déjà debout, tasse de café à la main. Elle me regarde sans rien dire.

Je prends une grande inspiration : « Maman… Je sais que tu veux bien faire. Mais parfois j’ai l’impression que tu ne vois pas ce qui est important pour moi. Ce gratin… c’était plus qu’un plat pour moi. C’était un souvenir de Mamie, un truc à moi dans cette maison où j’ai du mal à trouver ma place depuis que Papa est parti… »

Elle pose sa tasse, s’approche lentement.

« Camille… Je suis désolée si je t’ai blessée. Je voulais juste que tout soit en ordre ici… Depuis que ton père est parti, j’ai peur que tout parte en vrille si je ne contrôle pas tout… »

Ses yeux brillent d’émotion. Pour la première fois depuis longtemps, je vois sa vulnérabilité.

« Peut-être qu’on pourrait trouver un compromis ? » je propose timidement.

Elle sourit faiblement : « Oui… On peut essayer. »

Ce matin-là, quelque chose change entre nous. Ce n’est pas parfait – il y aura encore des disputes pour des restes oubliés ou des règles trop strictes – mais on a ouvert une porte.

Parfois je me demande : pourquoi est-ce si difficile de se comprendre entre mère et fille ? Est-ce qu’on finira par trouver notre équilibre ? Et vous… avez-vous déjà eu l’impression qu’on effaçait ce qui comptait pour vous sous prétexte de règles familiales ?