Ma sœur a tout sacrifié pour ses enfants, mais quand la maladie l’a frappée, elle s’est retrouvée seule

« Tu ne comprends pas, maman, j’ai ma vie ! » La voix de Lucie résonne encore dans le salon, froide, tranchante. Je serre la main de Camille, ma sœur, allongée sur le canapé, le visage creusé par la fatigue et la douleur. Elle ne répond rien. Elle fixe le plafond, les yeux brillants de larmes qu’elle refuse de laisser couler devant sa fille. Moi, je ravale ma colère. Je voudrais hurler, secouer Lucie, lui rappeler tout ce que Camille a fait pour elle et ses frères. Mais je me tais. Parce que c’est ma place, la sœur silencieuse, celle qui reste quand tout le monde part.

Camille a toujours été la force tranquille de notre famille. Après son divorce avec Philippe – un homme absent, plus préoccupé par ses week-ends à Biarritz que par ses enfants – elle a tout assumé seule. Trois enfants : Lucie, l’aînée, brillante mais distante ; Théo, le rêveur qui s’est réfugié dans les jeux vidéo ; et Mathis, le petit dernier, fragile et hypersensible. Camille a jonglé entre deux boulots : caissière au Carrefour le matin, femme de ménage chez les voisins l’après-midi. Elle rentrait épuisée mais trouvait encore la force de préparer des crêpes le mercredi ou d’aider Mathis à réviser ses dictées.

Je me souviens d’un soir d’hiver, il y a cinq ans. La neige tombait sur notre petite ville de Tours. Camille était rentrée tard, les bras chargés de courses. Lucie râlait parce qu’elle n’avait pas eu le dernier iPhone pour Noël. Théo s’était enfermé dans sa chambre après une dispute avec un camarade. Mathis pleurait parce qu’il avait peur du noir. Camille a posé les sacs, enlevé son manteau trempé et a pris Mathis dans ses bras. « Ça va aller, mon cœur. Maman est là. » Je l’ai regardée, admirative et inquiète à la fois. Comment tenait-elle ?

Puis il y a eu ce coup de fil, il y a six mois. Camille m’a appelée d’une voix blanche : « Élodie… Je crois que j’ai un problème… » Le diagnostic est tombé comme une sentence : cancer du pancréas. Les médecins n’ont pas menti : c’était grave, très grave. J’ai pris un congé sans solde pour rester auprès d’elle. Les enfants ? Ils sont venus une fois à l’hôpital, gênés, mal à l’aise. Lucie a prétexté des examens à la fac de droit à Paris. Théo n’a pas décroché un mot, les yeux rivés sur son téléphone. Mathis n’a pas supporté la vue des perfusions.

Depuis qu’elle est rentrée à la maison, c’est moi qui veille sur elle. Je prépare ses médicaments, je lui lis des passages de ses romans préférés – elle adorait Maupassant et Anna Gavalda –, je lui masse les mains quand la douleur devient trop forte. Les enfants ? Ils envoient parfois un SMS : « Courage maman », « Je pense à toi ». Mais ils ne viennent plus.

Un soir, alors que je lui apportais une tisane, Camille a murmuré : « Qu’est-ce que j’ai raté ? Pourquoi ils ne sont pas là ? » Sa voix s’est brisée. J’ai senti une colère sourde monter en moi contre ces neveux que j’aimais pourtant comme mes propres enfants. Comment pouvaient-ils abandonner leur mère ?

J’ai tenté de leur parler. J’ai appelé Lucie :
— Tu sais que ta mère ne va pas bien… Elle aimerait te voir.
— Je sais, tata… Mais c’est trop dur pour moi… Je préfère garder une bonne image d’elle.

Théo m’a répondu par un message lapidaire : « Je gère à ma façon. » Mathis n’a même pas répondu.

Les voisins murmurent dans la rue : « Pauvre Camille… Elle a tout donné pour ses enfants… » Certains m’apportent des plats cuisinés ou proposent de faire les courses. Mais rien ne remplace la présence de ceux qu’elle aime.

Un matin de mai, alors que le soleil filtrait à travers les volets, Camille m’a demandé de l’aider à écrire une lettre à chacun de ses enfants. Sa main tremblait mais sa voix était ferme :
— Je veux qu’ils sachent que je les aime, même s’ils ne sont pas là.

Nous avons passé l’après-midi à choisir les mots justes. Pour Lucie : « Je suis fière de la femme que tu deviens… » Pour Théo : « N’oublie jamais que tu as une sensibilité précieuse… » Pour Mathis : « Tu es plus fort que tu ne le crois… »

Quelques jours plus tard, Camille est partie dans son sommeil. Paisible enfin.

Aux obsèques, l’église était presque vide. Les enfants sont venus – en retard – et sont repartis aussitôt après la cérémonie. Pas un mot pour moi.

Aujourd’hui encore, je me demande ce qui s’est passé dans cette famille autrefois si soudée. Est-ce la société qui pousse les jeunes à fuir la souffrance ? Est-ce notre faute à nous, les adultes, qui n’avons pas su leur apprendre la gratitude ?

Parfois je relis les lettres que Camille leur a laissées. Je me demande si un jour ils comprendront tout ce qu’elle a sacrifié pour eux.

Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment pardonner l’indifférence des siens face à la maladie ?