Les larmes de ma mère : Quand j’ai choisi ma propre voie
« Tu ne comprends donc pas, Camille ? Ce n’est pas comme ça qu’on fait dans notre famille ! » La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, tranchante, presque désespérée. Ce soir-là, dans la petite cuisine de notre appartement à Lyon, les murs semblaient se rapprocher, étouffant mes mots et mes rêves. Je venais de lui annoncer que je ne voulais pas devenir avocate comme elle, que je refusais d’entrer à la fac de droit pour suivre sa trace. J’avais dix-huit ans et le cœur en feu.
Elle s’est effondrée sur une chaise, les mains tremblantes autour d’une tasse de thé froid. « Tu gâches tout ce que ton père et moi avons construit pour toi… » Sa voix s’est brisée. J’ai senti une douleur sourde me traverser. Mais je ne pouvais plus reculer. Depuis des années, je vivais dans la peur de la décevoir, dans l’angoisse de ne pas être à la hauteur de ses sacrifices. Mon père, silencieux comme toujours, fixait le carrelage, incapable de prendre parti.
Je me souviens des dimanches après-midi passés à la bibliothèque municipale, elle à corriger ses dossiers, moi à rêver devant les rayons d’art et de littérature. J’aimais dessiner, peindre, écrire des poèmes. Mais chaque fois que j’en parlais, elle me rappelait que « l’art ne nourrit pas son homme » et que « dans la vie, il faut être pragmatique ».
Ce soir-là, j’ai osé lui dire : « Maman, je veux faire les Beaux-Arts. Je veux créer. Je ne serai jamais heureuse dans un tribunal. » Elle a éclaté en sanglots. J’ai cru que le monde s’écroulait.
Les semaines suivantes ont été un enfer. Elle m’ignorait ou me lançait des piques acides : « Tu verras quand tu devras payer ton loyer avec tes pinceaux ! » ou « Tu finiras serveuse comme la cousine Sophie… » Mon père tentait parfois une main sur mon épaule, mais il n’a jamais su s’opposer à elle. J’ai commencé à douter. Et si elle avait raison ?
À l’école, mes amis ne comprenaient pas non plus. « Pourquoi tu t’obstines ? » m’a demandé Julie un matin devant le lycée du Parc. « Ta mère t’offre une voie royale… » Mais ce n’était pas MA voie.
Le jour des résultats du bac, j’ai reçu ma lettre d’admission aux Beaux-Arts de Paris. J’ai couru dans ma chambre, le cœur battant. Ma mère a trouvé la lettre sur mon bureau. Elle est entrée sans frapper : « Tu comptes vraiment partir ? Me laisser seule ici ? »
Je n’ai pas su quoi répondre. Je voyais sa détresse, sa peur de l’abandon. Mais pour la première fois, j’ai senti une force nouvelle en moi. J’ai fait mes valises en silence. Le matin du départ, elle m’a serrée contre elle si fort que j’ai cru étouffer. « Tu reviendras… quand tu auras compris », a-t-elle murmuré.
La vie à Paris n’a pas été facile. Les petits boulots mal payés, les chambres minuscules sous les toits, les fins de mois difficiles… Parfois je pleurais seule en pensant à ma mère et à son regard blessé. Mais chaque fois que je peignais, chaque fois que je sentais l’odeur de la térébenthine sur mes doigts, je savais que j’étais à ma place.
Les années ont passé. J’ai exposé mes toiles dans des galeries modestes du Marais. Un critique a écrit un article sur mon travail : « Une sensibilité à fleur de peau, une urgence vitale de créer ». J’ai envoyé l’article à ma mère. Elle n’a jamais répondu.
Un soir d’hiver, alors que je rentrais d’un vernissage raté – personne n’était venu – j’ai trouvé un message sur mon répondeur : « Camille… c’est maman… Je voulais te dire que… » Sa voix s’est noyée dans un sanglot. J’ai rappelé aussitôt.
Elle venait d’apprendre qu’elle était malade. Un cancer du sein. Je suis rentrée à Lyon sans réfléchir. À l’hôpital, elle m’a prise la main : « Je t’ai tellement jugée… J’avais peur pour toi… Mais tu es forte, plus forte que moi… » Nous avons pleuré ensemble pour la première fois depuis des années.
Pendant sa maladie, j’ai peint son portrait chaque jour. Elle riait : « Tu vas finir par me rendre célèbre ! » Nous avons parlé de tout ce que nous avions tu : ses rêves à elle aussi sacrifiés pour sa famille, ses regrets, ses peurs.
Quand elle est partie, j’ai ressenti un vide immense mais aussi une paix nouvelle. J’avais choisi ma route et elle avait fini par l’accepter.
Aujourd’hui encore, quand je regarde ses portraits accrochés dans mon atelier parisien, je me demande : est-ce que j’ai eu raison ? Est-ce qu’on peut vraiment être libre sans blesser ceux qu’on aime ? Vous en pensez quoi, vous ?