Le ventre de ma fille : le prix d’un amour sans limite
— Tu ne comprends pas, maman ! Tu ne peux pas décider à ma place !
La voix de Camille résonne encore dans ma tête, pleine de colère et de larmes. Je suis assise sur le vieux canapé du salon, les mains posées sur mon ventre rond, ce ventre qui n’aurait jamais dû porter un autre enfant. Je ferme les yeux, j’entends la pluie frapper les vitres de notre appartement à Nantes, et je sens la solitude m’envahir.
Tout a commencé il y a deux ans. Camille et son mari, Julien, essayaient d’avoir un enfant depuis presque cinq ans. Les rendez-vous à l’hôpital, les traitements hormonaux, les fausses couches… J’ai vu ma fille s’effondrer peu à peu. Elle ne souriait plus, elle ne parlait plus de ses rêves. Un soir, alors qu’elle pleurait dans mes bras, j’ai senti une certitude naître en moi : je devais l’aider, coûte que coûte.
En France, la gestation pour autrui est interdite. Mais l’idée s’est imposée à moi comme une évidence. J’ai proposé à Camille et Julien de porter leur enfant. Au début, ils ont refusé. « Ce n’est pas normal, maman », m’a dit Camille. Mais l’espoir s’est infiltré dans leurs cœurs fatigués. Après des mois de discussions secrètes, de rendez-vous à l’étranger, nous avons trouvé une clinique en Belgique prête à nous accompagner.
Le jour où l’embryon a été implanté en moi, j’ai senti un mélange d’euphorie et de peur. J’avais 54 ans. Les médecins m’avaient prévenue : les risques étaient grands. Mais je n’ai rien dit à mon mari, François. Il n’aurait jamais accepté. Il était déjà distant depuis la mort de notre fils aîné dans un accident de voiture il y a dix ans. Je voulais réparer quelque chose en moi, offrir à Camille ce bonheur que la vie lui refusait.
Les premiers mois ont été difficiles. Les nausées, la fatigue… Mais surtout le secret. Je mentais à mes collègues de la bibliothèque municipale : « C’est la ménopause qui me joue des tours », disais-je en riant jaune. Camille venait me voir tous les jours. Elle posait sa main sur mon ventre, murmurait des mots doux à ce bébé qu’elle n’osait pas appeler le sien.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur les toits gris de Nantes, François a découvert la vérité. Il est rentré plus tôt du travail et m’a surprise en train de pleurer dans la cuisine avec Camille.
— Qu’est-ce qui se passe ici ?
Camille a baissé les yeux. J’ai tout avoué. François s’est levé brusquement, la chaise a raclé le carrelage.
— Tu es folle, Barbara ! Tu veux te tuer pour réparer quoi ? Tu crois que ça va ramener Paul ?
Son cri m’a transpercée. Camille s’est enfuie en courant. Cette nuit-là, François a dormi dans le salon. Le lendemain matin, il était parti avant mon réveil.
Les mois ont passé dans une tension insupportable. Camille oscillait entre gratitude et culpabilité. Julien ne disait rien ; il s’enfermait dans le travail. Moi, je grossissais, je sentais ce bébé bouger en moi et je me demandais si j’étais en train de commettre une erreur irréparable.
Le jour de l’accouchement est arrivé trop tôt. Huit mois à peine. J’ai perdu les eaux en pleine nuit. Camille m’a conduite à l’hôpital en silence. Dans la salle d’accouchement, j’ai vu la peur dans ses yeux.
— Maman… Et si tu ne t’en sortais pas ?
J’ai serré sa main aussi fort que j’ai pu.
— Je t’aime, ma chérie. Peu importe ce qui arrive.
L’accouchement a été difficile. J’ai cru mourir sous la douleur et la fatigue. Quand j’ai entendu le cri du bébé — une petite fille — j’ai éclaté en sanglots.
Camille a pris le bébé dans ses bras. Elle l’a regardée longtemps sans rien dire. Puis elle m’a regardée, moi.
— Comment je vais pouvoir t’appeler « mamie » maintenant ?
Cette phrase m’a glacée. J’ai compris que rien ne serait plus jamais comme avant.
Les semaines suivantes ont été un enfer silencieux. Camille refusait que je voie la petite Louise seule. Julien évitait mon regard. François est parti vivre chez sa sœur à Rennes.
Un jour, alors que je passais devant l’école primaire du quartier, j’ai vu Camille avec Louise dans sa poussette. Elle riait avec une autre maman. Je me suis arrêtée à distance. J’ai senti une douleur sourde m’envahir : j’avais donné la vie une seconde fois, mais j’avais tout perdu.
Aujourd’hui, cela fait un an que Louise est née. François ne m’a pas pardonné ; il dit que je me suis sacrifiée pour rien. Camille vient me voir parfois, mais il y a toujours cette gêne entre nous, ce non-dit qui nous sépare comme un mur invisible.
Je me demande souvent : ai-je fait le bon choix ? Peut-on aimer trop fort ? Est-ce qu’un geste d’amour peut détruire ce qu’on voulait sauver ?
Et vous… jusqu’où iriez-vous pour vos enfants ?