Le Retour à la Maison : Le Silence Après la Naissance
— Tu rentres déjà ? demanda l’infirmière en ajustant la couverture autour de Zoé. J’ai hoché la tête, le cœur battant, serrant ma fille contre moi comme un talisman. Je rêvais de ce moment depuis neuf mois : franchir la porte de notre appartement à Lyon, sentir l’odeur du café, entendre François courir dans le couloir, excité à l’idée de rencontrer sa fille. Mais quand j’ai posé la main sur la poignée, un frisson m’a parcourue. Le silence m’a frappée de plein fouet.
Le salon était plongé dans une lumière grise, les volets à moitié fermés. Aucune guirlande, aucun petit lit monté dans la chambre. Juste le bruit du frigo et mes pas hésitants sur le parquet. J’ai déposé Zoé dans son cosy, les mains tremblantes. Où était François ?
J’ai sorti mon téléphone. Trois messages non lus :
« Réunion imprévue, je rentre tard. Courage ma chérie. »
« N’oublie pas de prendre le lait en poudre en rentrant. »
« Je t’aime. »
J’ai senti mes jambes se dérober. J’étais rentrée chez moi, mais tout semblait étranger. J’ai ouvert la porte de la chambre de Zoé : rien n’était prêt. Les cartons du berceau traînaient encore dans un coin, les vêtements n’étaient pas lavés. J’ai éclaté en sanglots, étouffant mes pleurs pour ne pas réveiller ma fille.
Ma mère m’avait toujours dit : « Tu verras, quand tu auras un enfant, tout changera. » Mais elle ne m’avait jamais parlé de cette solitude brutale, de ce vide immense qui s’installe quand on attend qu’on nous prenne dans les bras et qu’il n’y a personne.
Le soir est tombé lentement sur la ville. J’ai tenté d’allaiter Zoé, maladroite, les yeux embués de larmes. Elle pleurait aussi, affamée et perdue dans ce nouveau monde froid. J’ai appelé François.
— Allô ?
— Tu es où ? Je… Je n’y arrive pas toute seule.
— Je suis désolé, ils m’ont retenu au bureau… Je fais au plus vite.
Sa voix était lasse, distante. J’ai raccroché sans répondre.
La nuit a été un supplice. Zoé pleurait sans cesse ; je ne savais plus si c’était elle ou moi qui appelait à l’aide. À trois heures du matin, j’ai envoyé un message à ma sœur Camille :
« Peux-tu venir demain ? Je n’en peux plus… »
Le lendemain, Camille est arrivée avec des croissants et un sourire fatigué.
— Tu sais, tu as le droit de craquer, murmura-t-elle en me serrant fort.
Je me suis effondrée dans ses bras.
— Pourquoi personne ne m’a dit que ce serait si dur ? Pourquoi François ne comprend pas ?
Camille a soupiré.
— Les hommes… Ils ne voient pas tout ce qu’on traverse. Il croit sûrement bien faire en travaillant plus pour vous assurer un avenir.
Mais moi, je voulais juste qu’il soit là. Qu’il monte le berceau avec moi, qu’il tienne Zoé pendant que je prenne une douche, qu’il me dise que je faisais du bon travail.
Les jours suivants se sont enchaînés dans une brume épaisse. François rentrait tard, déposait un baiser distrait sur mon front et s’endormait aussitôt. Je lui en voulais de ne pas voir ma détresse.
Un soir, alors que Zoé hurlait et que je n’avais plus de force pour la bercer, j’ai explosé :
— François ! Tu ne vois donc pas que je me noie ?! Tu crois que tout va bien parce que tu travailles ? Mais moi, je suis seule ! Seule avec notre fille !
Il m’a regardée comme si je parlais une langue étrangère.
— Je fais ce que je peux… J’ai peur aussi, tu sais.
Pour la première fois, j’ai vu ses yeux rougis par la fatigue et l’angoisse. On s’est assis sur le lit défait, Zoé entre nous deux.
— On aurait dû en parler avant… souffla-t-il.
— Oui… Mais qui nous prépare à ça ?
Le lendemain, il a pris une journée de congé. Ensemble, on a monté le berceau. Il a appris à changer une couche sous mes instructions maladroites et on a ri pour la première fois depuis des semaines.
Mais la peur restait là, tapie dans l’ombre : celle d’être invisible dans sa propre vie, celle de voir son couple s’effriter sous le poids des non-dits et des attentes déçues.
Un dimanche matin, alors que Zoé dormait enfin paisiblement entre nous deux, j’ai regardé François et j’ai murmuré :
— Est-ce qu’on sera capables d’être heureux à trois ? Ou est-ce que la solitude va finir par nous séparer ?
Et vous… avez-vous déjà ressenti cette solitude immense au moment où vous aviez le plus besoin d’être entourés ? Pourquoi personne ne nous prépare à cette réalité si crue ?