Le prix d’un rêve : l’anniversaire qui a tout changé

« Tu n’y as pas pensé une seule seconde, maman ? »

La voix d’Émeric résonne encore dans ma tête, tranchante comme une lame. Je me revois, debout au milieu du salon décoré de guirlandes dorées, les restes du gâteau d’anniversaire sur la table, les rires de mes amis s’éteignant peu à peu alors que la tension montait. C’était censé être la plus belle soirée de ma vie. J’avais économisé chaque centime depuis dix ans, refusant les petits plaisirs, repoussant les vacances, pour ce rêve : fêter mes soixante ans entourée de ceux que j’aime. Mais à la place, j’ai vu le regard de mon fils se durcir, et celui de sa femme, Camille, se fermer.

« Tu sais très bien qu’on comptait sur toi pour nous aider à acheter la voiture… » Camille n’a pas élevé la voix, mais son ton était glacial. J’ai senti mon cœur se serrer. Depuis qu’ils avaient eu leur deuxième enfant, ils avaient du mal à joindre les deux bouts. Je le savais. Mais je n’avais rien dit. Je m’étais tue, comme toujours.

Je suis née à Limoges, dans une famille où l’on ne parlait jamais d’argent. Mon père était ouvrier, ma mère couturière. On se débrouillait avec peu, mais on ne se plaignait pas. Quand j’ai eu Émeric à vingt-trois ans, seule, j’ai tout donné pour qu’il ne manque de rien. J’ai cumulé les ménages le matin et les caisses au supermarché le soir. Je n’ai jamais eu de vacances à la mer avec lui, jamais de cadeaux hors de prix sous le sapin. Mais il avait toujours un manteau chaud l’hiver et un goûter dans son cartable.

Alors oui, ce soir-là, j’ai voulu penser à moi. Juste une fois. J’ai loué une salle dans le centre-ville, commandé un traiteur – du vrai foie gras, du saumon fumé – et même un orchestre local pour danser jusqu’à l’aube. Mes amis étaient là, mes collègues aussi. Mais Émeric et Camille sont arrivés en retard, les enfants fatigués et grognons. Dès le dessert, ils ont voulu parler.

« Maman, on pensait vraiment que tu allais nous aider… On a fait tous les calculs avec Camille. Sans ton aide, on ne pourra pas changer la vieille Clio avant l’hiver. »

J’ai senti la honte monter en moi comme une vague brûlante. Avais-je été égoïste ?

« Je comprends que ce soit difficile… Mais c’était mon rêve aussi, tu sais ? »

Émeric a haussé les épaules. « Un rêve ? Pour une fête ? »

J’ai voulu lui expliquer ce que c’était que de s’oublier toute une vie pour les autres. J’ai voulu lui dire que je n’avais jamais eu de robe neuve pour Noël, jamais osé m’acheter un parfum trop cher ou m’offrir un week-end à Paris. Mais il ne m’a pas laissé finir.

« Tu aurais pu attendre encore un peu… On aurait pu tous en profiter ! »

Camille a pris sa veste sans un mot. Les enfants ont suivi, traînant leurs doudous sur le carrelage.

Après leur départ, j’ai erré dans la salle vide. Les ballons flottaient encore au plafond, indifférents à ma détresse. Mes amis m’ont consolée comme ils ont pu : « Tu as bien fait de penser à toi ! » Mais je sentais au fond de moi une fissure profonde.

Les jours suivants ont été silencieux. Pas de messages d’Émeric. Pas d’appels pour prendre des nouvelles. J’ai essayé d’appeler Camille ; elle n’a pas répondu. J’ai laissé des messages : « Venez dîner dimanche ? Les enfants me manquent… » Silence.

Au travail, je faisais semblant d’aller bien. Mais chaque soir en rentrant dans mon petit appartement HLM du quartier Beaubreuil, je m’effondrais sur le canapé. Je regardais les photos de la fête sur mon téléphone – des sourires figés, des verres levés – et je me demandais si j’avais tout gâché.

Un dimanche matin pluvieux de novembre, j’ai croisé Émeric devant la boulangerie. Il avait l’air fatigué ; des cernes creusaient ses joues.

« Bonjour maman… »

J’ai senti mes yeux s’embuer.

« Tu me pardonnes ? » ai-je murmuré.

Il a soupiré longuement.

« Je ne t’en veux pas… Mais tu comprends que c’est dur pour nous ? On galère vraiment… Et puis… »

Il n’a pas fini sa phrase. J’ai voulu le prendre dans mes bras mais il a reculé d’un pas.

« Camille pense que tu ne nous considères plus comme ta priorité… »

Cette phrase m’a transpercée comme une flèche.

Je suis rentrée chez moi en pleurant toutes les larmes de mon corps. J’ai repensé à toutes ces années où je m’étais oubliée pour lui. Est-ce qu’une mère doit toujours s’effacer ? Est-ce qu’on a le droit de rêver encore quand on a tout donné ?

Depuis ce jour-là, nos relations sont restées tendues. Je vois mes petits-enfants moins souvent ; Camille reste distante. Parfois je me demande si j’aurais dû sacrifier mon rêve pour leur bonheur à eux.

Mais alors je repense à cette nuit-là : la musique, les rires, la sensation d’exister enfin pour moi-même.

Ai-je eu tort de choisir mon propre bonheur ? Est-ce qu’une mère doit toujours s’oublier pour ses enfants – même quand ils sont grands ? Qu’en pensez-vous ?