Le portefeuille de mon mari, ma prison : Chronique d’une liberté confisquée

— Tu as encore dépensé vingt euros au supermarché ? Tu ne peux pas faire attention, Isabelle ?

La voix de François résonne dans la cuisine, froide comme la pluie qui frappe les vitres ce soir-là. Je serre les poings sur le sac plastique, les yeux rivés sur le carrelage. Douze ans que je vis avec lui, douze ans que chaque centime est compté, surveillé, justifié. Je n’ai pas de carte bancaire à mon nom. Mon salaire — modeste, d’assistante maternelle — atterrit sur notre compte commun, mais c’est lui qui gère tout. Même pour acheter une baguette, il faut demander.

Je me souviens du début, quand il disait : « On partage tout, c’est plus simple. » Je trouvais ça rassurant. Mais peu à peu, tout s’est refermé sur moi comme une nasse. Les tickets de caisse sont devenus des preuves à fournir. Les sorties avec mes amies ? « Tu n’as pas besoin de ça. » Les vêtements pour moi ? « Tu en as déjà assez. »

Ce soir-là, j’ai envie de hurler. Mais je me tais. Pour les enfants, pour la paix du foyer. Paul a neuf ans, Léa six. Ils sont dans leur chambre, ils entendent sûrement nos voix qui montent parfois trop fort. Je m’en veux. Je m’en veux de ne pas savoir dire non, de ne pas savoir partir.

— Isabelle, tu m’écoutes ?

Je relève la tête. Il est là, grand, imposant dans l’encadrement de la porte. Il ne crie pas, il ne frappe pas. Mais il contrôle tout : les comptes, les horaires, mes moindres gestes.

— Oui, je t’écoute.

Il soupire, lève les yeux au ciel comme si j’étais une enfant capricieuse.

— Il faut qu’on fasse attention. Tu sais bien que c’est difficile en ce moment.

Je hoche la tête. Mais au fond de moi, quelque chose se brise encore un peu plus.

La nuit venue, je m’allonge à côté de lui sans bruit. Je pense à ma mère qui me disait : « Un mariage, c’est des compromis. » Mais est-ce encore un compromis quand on n’a plus le droit de décider pour soi ?

Le lendemain matin, je croise ma voisine, Sophie, devant l’école.

— Tu as l’air fatiguée… Tout va bien ?

Je souris faiblement.

— Oui, juste un peu de stress.

Elle me regarde avec insistance.

— Tu sais… Si jamais tu as besoin de parler…

Je détourne les yeux. Parler ? À qui ? Qui comprendrait ? Aux yeux des autres, François est un bon père, un homme stable. Personne ne voit la prison invisible dans laquelle je vis.

Le week-end arrive. François part faire du vélo avec ses amis. Je reste à la maison avec les enfants. Léa veut aller au cinéma.

— On ne peut pas aujourd’hui, ma chérie.

— Pourquoi ?

Je n’ai pas envie de lui dire que je n’ai même pas dix euros pour une sortie.

Le soir venu, je fouille dans le tiroir où François range son portefeuille. Je prends un billet de vingt euros en tremblant. J’ai honte. Je me sens comme une voleuse dans ma propre maison.

Quand il rentre, il compte l’argent comme toujours.

— Il manque vingt euros.

Je sens mon cœur s’arrêter.

— J’en avais besoin pour acheter des affaires pour Léa.

Il ne dit rien mais son regard me glace. Il ne crie pas mais je sais qu’il n’oubliera pas.

Les jours passent et je m’enfonce dans le silence. Je n’ose plus rien demander. Je me sens disparaître peu à peu.

Un soir, alors que les enfants dorment, je prends mon courage à deux mains.

— François… J’aimerais avoir un peu plus d’autonomie sur l’argent du ménage. Juste une petite somme chaque mois pour mes besoins personnels…

Il me regarde comme si j’avais dit une absurdité.

— Tu n’as pas confiance en moi ?

Je sens les larmes monter mais je me retiens.

— Ce n’est pas ça… C’est juste que j’aimerais pouvoir décider un peu par moi-même…

Il se lève brusquement.

— Si tu n’es pas contente, tu sais où est la porte !

Je reste figée sur le canapé. Les mots résonnent dans ma tête comme une gifle.

Cette nuit-là, je ne dors pas. Je pense à partir. Mais où irais-je ? Avec quoi ? Je n’ai rien à moi. Même mon téléphone est à son nom.

Le lendemain matin, je croise Sophie à nouveau.

— Tu sais Isabelle… J’ai connu ça aussi… Mon ex-mari contrôlait tout… J’ai mis du temps à m’en sortir mais c’est possible… Il y a des associations qui peuvent t’aider…

Ses mots me réchauffent un peu le cœur. Peut-être que je ne suis pas folle. Peut-être que ce que je vis a un nom : la violence économique.

Je commence à chercher discrètement sur Internet : « femmes dépendantes financièrement », « contrôle dans le couple », « comment partir sans argent ». Je découvre des témoignages bouleversants de femmes comme moi. Certaines ont réussi à partir, d’autres non.

Un soir, alors que François est sorti, j’appelle le numéro d’une association locale d’aide aux femmes victimes de violences conjugales.

— Bonjour… Je m’appelle Isabelle… Je crois que j’ai besoin d’aide…

La voix douce au bout du fil me rassure :

— Vous avez déjà fait un grand pas en appelant… Vous n’êtes pas seule…

Les semaines passent et je commence à mettre de côté quelques pièces ici et là. Sophie m’aide discrètement à ouvrir un compte bancaire à mon nom. J’ai peur mais je sens une force nouvelle grandir en moi.

Un matin d’avril, après une énième dispute silencieuse sur l’argent du ménage, je prends une décision. J’emmène les enfants chez mes parents en Bretagne pour « quelques jours ». François ne proteste pas vraiment — il pense que je vais revenir comme toujours.

Mais cette fois-ci, je ne reviens pas.

Chez mes parents, je respire enfin. Je dors sans peur. Les enfants rient à nouveau.

François m’appelle sans cesse au début puis finit par se lasser devant mon silence obstiné et la procédure engagée par l’association pour protéger mes droits et ceux des enfants.

Ce n’est pas facile tous les jours : il y a la honte, la culpabilité, la peur du lendemain. Mais il y a aussi cette lumière nouvelle : celle de pouvoir choisir pour moi-même.

Aujourd’hui encore, parfois la nuit, je me demande : pourquoi ai-je attendu si longtemps ? Est-ce vraiment si difficile en France d’être libre quand on est une femme mariée ? Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?