Le jour où je n’ai pas ouvert la porte à mes petits-enfants
— Tu n’ouvres pas ?
La voix de Mireille tremble à peine, mais je sens tout le poids de l’attente dans sa question. Je reste figé devant la porte, la main sur la poignée, le cœur battant trop fort pour un homme de mon âge. Derrière le bois, j’entends les rires étouffés de Lucie et Paul, mes petits-enfants. Ils frappent à nouveau, plus fort cette fois. « Papi ! Mamie ! On est là ! »
Je ferme les yeux. Je revois les dimanches d’autrefois, la maison pleine de cris et de miettes de gâteau, l’odeur du chocolat chaud. Mais aujourd’hui, tout est différent. Depuis quelques mois, chaque visite me laisse vidé, épuisé jusqu’à l’os. Mireille aussi. Nous n’avons rien dit à nos enfants, ni à personne. On ne veut pas passer pour des vieux égoïstes ou ingrats. Mais la vérité, c’est que nous n’en pouvons plus.
— Jean, ils vont s’inquiéter…
Je secoue la tête. « Pas aujourd’hui », je murmure. Je sens le regard de Mireille sur moi, mélange de tristesse et de soulagement. Elle aussi a besoin de ce silence, de cette pause. Mais à quel prix ?
Les coups cessent. J’imagine Lucie qui regarde son frère avec ses grands yeux bleus, cherchant une explication. Paul qui sort son portable pour appeler leur mère. Mon fils, Thomas, va sûrement s’énerver. Il dira qu’on exagère, qu’on pourrait faire un effort pour les enfants. Mais il ne sait pas ce que c’est que de vieillir, d’avoir mal partout, d’être fatigué même en dormant.
Je m’assois sur la chaise du couloir. Mireille s’approche et pose sa main sur mon épaule. « On a le droit d’être fatigués », dit-elle doucement. Mais je sens la culpabilité me ronger comme un ver dans une pomme.
Le téléphone sonne. Je n’ose pas décrocher. C’est Thomas, bien sûr. Il laisse un message :
— Papa ? Maman ? Les enfants sont devant chez vous… Vous êtes là ?
Je n’écoute pas la suite. Je me lève brusquement et vais dans la cuisine. Je regarde par la fenêtre : Lucie et Paul sont assis sur les marches, leurs sacs à dos posés à côté d’eux. Ils parlent à voix basse. Je me sens lâche.
Mireille prépare du café en silence. Elle a les yeux rouges. Je voudrais la prendre dans mes bras, lui dire que tout ira bien, mais je n’en ai pas la force.
— Tu te souviens quand on gardait Lucie bébé ? demande-t-elle soudain.
Je hoche la tête. Comment oublier ? Les nuits blanches, les couches à changer, mais aussi son odeur de lait chaud, ses petits doigts qui serraient les miens.
— On n’est plus capables…
Sa voix se brise. Je détourne les yeux.
Le temps passe lentement. Les enfants finissent par partir. Je les regarde s’éloigner par la fenêtre du salon, leurs silhouettes petites et fragiles dans la lumière grise de novembre.
Le soir venu, Thomas rappelle. Cette fois, c’est moi qui décroche.
— Papa, qu’est-ce qui se passe ? Les enfants étaient tout tristes…
Je cherche mes mots.
— On était fatigués… On n’a pas entendu…
Mensonge éhonté. Thomas soupire.
— Vous auriez pu prévenir…
Je ne réponds rien. Il raccroche sans un mot de plus.
La nuit tombe sur la maison silencieuse. Mireille lit dans le salon ; moi, je tourne en rond comme un lion en cage. Je pense à mes propres grands-parents : jamais ils n’auraient fermé la porte à leurs petits-enfants… Mais étaient-ils aussi fatigués que nous ? Ou bien est-ce moi qui suis devenu trop faible ?
Les jours suivants sont lourds d’un malaise que personne n’ose nommer. Thomas ne rappelle pas. Les enfants non plus. Mireille et moi parlons peu ; chacun enfermé dans sa honte et sa tristesse.
Un matin, je reçois une lettre de Lucie :
« Cher Papi,
On était tristes que tu n’ouvres pas la porte samedi dernier. J’espère que tu vas bien. Moi j’ai eu un bon point à l’école et Paul a marqué un but au foot.
On t’aime très fort.
Lucie »
Je relis ces mots cent fois. Les larmes me montent aux yeux. Qu’ai-je fait ? Est-ce cela vieillir : devenir un fardeau pour soi-même et pour ceux qu’on aime ?
Mireille me trouve assis à la table de la cuisine, la lettre froissée dans ma main.
— Il faut leur parler…
Je hoche la tête.
Le dimanche suivant, j’appelle Thomas.
— Est-ce que vous pouvez passer ?
Il y a un silence au bout du fil.
— On viendra après le match de Paul.
Quand ils arrivent, Lucie court vers moi et me serre fort dans ses bras. Paul reste en retrait, boudeur.
— Tu étais fâché contre nous ? demande-t-il.
Je m’accroupis devant lui malgré mes genoux douloureux.
— Non, mon grand… J’étais juste très fatigué.
Il me regarde longtemps puis hoche la tête.
Thomas s’assoit en face de moi dans le salon.
— Papa… Si c’est trop difficile pour vous, il faut nous le dire franchement.
Je baisse les yeux.
— J’ai eu peur d’être jugé… De ne plus servir à rien…
Mireille prend ma main.
— On ne veut pas être un poids pour vous non plus…
Thomas soupire et sourit tristement.
— Vous avez toujours été là pour nous… C’est à notre tour maintenant.
Ce jour-là, quelque chose change entre nous tous : moins d’attentes, plus d’écoute. Mais au fond de moi, je sais que rien ne sera plus jamais comme avant.
Parfois je me demande : est-ce qu’on a le droit de fermer la porte quand on aime trop fort mais qu’on n’a plus la force ? Est-ce que vieillir, c’est forcément perdre une part de soi-même ? Qu’en pensez-vous ?