Le Cœur en Écharpe : L’histoire d’un Frère Déchiré

« Guillaume, tu pourrais au moins faire un effort… » La voix de Claire résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la mâchoire, les mains crispées sur la table. Ce soir, c’est le dîner de fiançailles de Paul, mon petit frère, et je n’arrive pas à me réjouir. Je me sens coupable avant même d’avoir commis la moindre faute.

Tout a commencé il y a trois mois, lors d’un banal dimanche chez mes parents à Nantes. Paul est arrivé avec Camille, sa nouvelle compagne. Dès qu’elle a franchi le seuil, j’ai senti quelque chose se fissurer en moi. Camille n’était pas seulement belle ; elle dégageait une lumière, une douceur qui m’a bouleversé. J’ai tenté de détourner les yeux, de me concentrer sur Claire, mais c’était plus fort que moi.

« Tu viens m’aider à mettre la table ? » m’a demandé Camille ce jour-là, un sourire timide aux lèvres. J’ai hoché la tête, incapable de prononcer un mot. Dans la cuisine, nos mains se sont frôlées en attrapant les assiettes. Un frisson m’a parcouru l’échine. Elle a baissé les yeux, gênée. J’ai compris alors que je n’étais pas le seul à ressentir cette tension.

Depuis ce jour, chaque réunion de famille est devenue une épreuve. Je guette ses gestes, je surprends son regard qui s’attarde sur moi. Claire ne voit rien, trop occupée à organiser notre vie parfaite : deux enfants, une maison à Saint-Herblain, des vacances à l’île de Ré. Mais moi, je me perds dans des rêves impossibles.

Un soir d’été, après un barbecue chez mes parents, Camille est venue me retrouver dans le jardin. Paul riait avec mon père autour d’une bouteille de vin. Elle s’est approchée doucement :

— Guillaume… Tu vas bien ?

Sa voix tremblait. J’ai senti mon cœur s’emballer.

— Je ne sais pas…

Elle a posé sa main sur mon bras. J’ai fermé les yeux une seconde, savourant ce contact interdit.

— On ne peut pas…

— Je sais.

Nous sommes restés là, silencieux, à écouter le vent dans les arbres. J’aurais voulu l’embrasser, tout oublier. Mais j’ai pensé à Claire, à Paul. À tout ce que je risquais de briser.

Les semaines ont passé. Camille et Paul se sont mariés à la mairie du centre-ville. J’étais témoin. J’ai prononcé un discours maladroit, la gorge serrée par l’émotion et la honte. Claire m’a serré la main sous la table, croyant que j’étais ému pour mon frère.

Après le mariage, tout s’est accéléré. Camille m’envoyait parfois des messages anodins : « Tu as vu le dernier film dont on parlait ? », « Paul a oublié ses clés chez toi ». Je répondais brièvement, tentant de mettre de la distance. Mais chaque mot était une tentation.

Un soir d’automne, alors que Claire était en déplacement professionnel à Paris et que les enfants dormaient chez leurs grands-parents, Camille a sonné chez moi sous prétexte de récupérer un livre pour Paul. La pluie battait contre les vitres. Elle est restée sur le seuil, trempée.

— Entre… tu vas attraper froid.

Elle a hésité puis s’est avancée dans l’entrée. Je lui ai tendu une serviette.

— Merci…

Nos regards se sont croisés. Il n’y avait plus rien entre nous que ce silence chargé de tout ce qu’on n’osait pas dire.

— Guillaume… Je ne sais plus quoi faire.

Sa voix s’est brisée. J’ai senti mes défenses s’effondrer.

— Camille… On ne peut pas faire ça à Paul… ni à Claire.

Elle a hoché la tête, les larmes aux yeux.

— Je sais… Mais pourquoi c’est toi que je veux ?

J’ai failli craquer. Mais j’ai pensé à mes enfants, à mon frère qui m’avait toujours admiré, à Claire qui croyait en moi plus que je ne croyais en moi-même.

— Il faut qu’on arrête… On doit se voir moins souvent.

Elle a acquiescé en silence et s’est enfuie dans la nuit.

Depuis cette nuit-là, j’ai mis toute mon énergie à sauver mon couple. J’ai proposé à Claire de partir en week-end en Bretagne pour nous retrouver. J’ai accepté un nouveau poste qui m’éloigne des réunions familiales trop fréquentes. Mais parfois, dans le regard de Claire ou dans le rire de mes enfants, je sens encore cette faille en moi.

Paul ne saura jamais rien. Camille et moi avons gardé notre secret comme une brûlure sous la peau. Parfois je me demande si j’ai fait le bon choix ou si j’ai simplement fui par peur du scandale et du malheur.

Ce soir encore, alors que Claire me regarde avec inquiétude au dîner familial, je me demande : peut-on vraiment choisir entre la raison et le cœur ? Et vous… auriez-vous eu la force de tout sacrifier pour un amour impossible ?