J’ai accepté que ma petite-fille vive chez moi pour ses études : aujourd’hui, je me sens étrangère dans mon propre appartement

— Camille, tu pourrais au moins me prévenir quand tu rentres tard !

Ma voix tremble, plus de fatigue que de colère. Il est presque minuit, et je suis assise dans la pénombre du salon, la télévision muette, le regard fixé sur la porte d’entrée. J’entends enfin la clé tourner dans la serrure. Camille entre, écouteurs vissés aux oreilles, un sourire absent sur le visage, l’odeur de la nuit parisienne accrochée à ses vêtements.

— Oh, mamie, t’es encore debout ?

Elle retire à peine ses écouteurs, pose son sac à dos sur la table, et file vers sa chambre sans attendre ma réponse. Je reste là, figée, la gorge serrée. Où est passée la petite fille qui courait vers moi, les bras chargés de marguerites cueillies dans le jardin ? Où est la complicité d’autrefois, les après-midis à faire des crêpes, les secrets chuchotés sous la couette ?

Quand Camille m’a demandé, il y a six mois, si elle pouvait s’installer chez moi pour ses études à la Sorbonne, j’ai dit oui sans réfléchir. J’ai vidé la chambre d’amis, rangé les souvenirs, acheté une nouvelle couette et même un bureau d’étudiante. J’étais fière, émue, persuadée que ce serait une nouvelle aventure pour nous deux. Mais je n’avais pas prévu que la vie parisienne, les études, les amis, prendraient toute la place. Je n’avais pas prévu que je deviendrais invisible dans mon propre appartement.

Les premiers jours, Camille était attentive, presque reconnaissante. Elle m’aidait à mettre la table, me racontait ses journées, riait de ses maladresses dans le métro. Mais très vite, les soirées se sont allongées, les discussions se sont raccourcies. Elle rentre tard, repart tôt, vit à un rythme qui n’est plus le mien. Parfois, j’entends des éclats de voix derrière la porte de sa chambre, des conversations animées avec des amis que je ne connais pas, des rires qui ne me sont plus adressés.

Un soir, je me suis permis de frapper à sa porte.

— Camille, tu veux dîner avec moi ce soir ? J’ai fait ton gratin préféré.

— Oh, désolée mamie, j’ai déjà mangé avec des potes. Je dois réviser, tu comprends.

Sa voix était douce, mais son regard fuyait le mien. J’ai refermé la porte, le plat de gratin refroidissant sur la table. J’ai mangé seule, en silence, le cœur lourd. Depuis, je n’ose plus proposer. J’attends, j’espère, mais rien ne change.

Le pire, c’est le sentiment d’être de trop. Je me surprends à marcher sur la pointe des pieds, à baisser le volume de la radio, à éviter la cuisine quand elle y est. Je me sens comme une locataire dans mon propre appartement, une présence gênante dont il faudrait s’accommoder. Parfois, j’entends Camille soupirer quand je lui pose une question, ou lever les yeux au ciel quand je lui demande de ranger ses affaires. Je me tais, j’encaisse, mais chaque remarque me blesse un peu plus.

Un dimanche, alors que je préparais le déjeuner, j’ai surpris une conversation entre Camille et une amie au téléphone.

— Franchement, c’est galère de vivre avec ma grand-mère. Elle est gentille, mais elle comprend rien à ma vie. J’ai hâte d’avoir mon propre appart.

J’ai eu l’impression qu’on m’arrachait le cœur. Je me suis réfugiée dans la salle de bain, les mains tremblantes. Je savais que la cohabitation ne serait pas facile, mais je n’imaginais pas que je deviendrais un fardeau pour celle que j’aime le plus au monde.

Depuis, je me pose mille questions. Ai-je été trop envahissante ? Trop présente ? Ou au contraire, pas assez ? Est-ce le temps qui a tout changé, ou bien est-ce moi qui n’ai pas su évoluer ? Je repense à ma propre jeunesse, à mes parents, à la distance qui s’était installée sans que je m’en rende compte. Est-ce inévitable, ce fossé entre les générations ?

Un soir, j’ai tenté d’en parler à Camille. Je l’ai attendue dans le salon, le cœur battant.

— Camille, est-ce que tu es bien ici ?

Elle a haussé les épaules, l’air gêné.

— Oui, mamie, t’inquiète. C’est juste que j’ai beaucoup de boulot, tu sais…

— Tu sais, si tu préfères chercher un studio, je comprendrais. Je ne veux pas t’empêcher de vivre ta vie.

Elle m’a regardée, surprise, presque peinée.

— Non, c’est pas ça… C’est juste que… c’est compliqué, tu vois ?

J’ai hoché la tête, mais je n’ai rien compris. Depuis, un silence s’est installé entre nous, pesant, inconfortable. Je me demande si je dois insister, provoquer une vraie discussion, ou attendre que le temps fasse son œuvre. Mais chaque jour, je sens la distance grandir, et la solitude m’envahir.

Parfois, je me surprends à regretter d’avoir accepté. Je me sens coupable de penser ainsi, mais je n’en peux plus de cette sensation d’être une étrangère chez moi. J’aimerais retrouver ma tranquillité, mes habitudes, mes petits plaisirs simples. Mais j’ai peur de blesser Camille, de briser ce lien fragile qui nous unit encore.

Hier soir, alors que je rangeais la vaisselle, j’ai trouvé un mot sur la table :

« Merci mamie pour tout. Je sais que je ne suis pas facile en ce moment. Je t’aime. »

J’ai pleuré, longtemps, en silence. Peut-être que tout n’est pas perdu. Peut-être qu’il suffit de parler, d’oser dire ce qu’on ressent. Mais comment faire quand on a l’impression que le monde va trop vite, qu’on n’a plus sa place ?

Est-ce que d’autres grands-parents vivent la même chose ? Est-ce qu’on peut encore se comprendre, malgré les années, malgré les différences ? Ou bien faut-il accepter de s’effacer, pour laisser la jeunesse prendre toute la lumière ?