J’ai accepté de récupérer mes petits-enfants à l’école – pour un moment : Deux ans plus tard, je n’ai toujours pas de temps pour moi
« Maman, tu pourrais juste aller chercher les enfants à l’école, ce n’est que pour quelques semaines, le temps qu’on s’organise… » La voix de mon fils, Paul, résonne encore dans ma tête, comme un refrain dont je ne peux me défaire. C’était un mardi pluvieux, il y a deux ans. J’étais assise dans la cuisine, mon tricot sur les genoux, quand il a posé la question, presque à la légère, comme si c’était une évidence. Ma belle-fille, Claire, venait de reprendre le travail après son congé parental, et la garderie affichait complet. « Tu es toujours à la maison, Maman, et l’école est à deux pas… Ce serait juste temporaire. » J’ai souri, j’ai dit oui. Comment aurais-je pu refuser ? J’aime mes petits-enfants, Lucie et Théo, plus que tout. Je me suis dit que ce serait agréable, que ça me donnerait une raison de sortir, de rester active.
Mais ce « moment » s’est transformé en éternité. Les semaines sont devenues des mois, puis des années. Chaque jour, à 16h30, je me tiens devant l’école primaire Jean Moulin, au milieu des autres grands-parents, certains résignés, d’autres bavards, tous avec ce même air fatigué. Lucie me saute dans les bras, Théo râle parce qu’il voulait rester jouer. Je les ramène chez moi, je leur prépare le goûter, j’aide Lucie à faire ses devoirs pendant que Théo étale ses Lego sur le tapis du salon. Parfois, ils se disputent, parfois ils rient aux éclats. Et moi, je me surprends à sourire, malgré la lassitude qui me ronge.
Au début, je me disais que c’était normal, que tout allait bientôt rentrer dans l’ordre. Mais les mois ont passé, et personne n’a reparlé de « quelques semaines ». Paul et Claire rentrent tard, souvent après 19h. « Merci Maman, tu nous sauves la vie », me dit-il en déposant un baiser sur ma joue. Claire, elle, me lance un sourire fatigué, parfois un « tu es un ange ». Mais jamais, jamais on ne me demande si ça va, si je ne suis pas trop fatiguée, si j’ai envie de faire autre chose de mes après-midis.
Un soir, alors que je rangeais la cuisine après leur départ, j’ai surpris mon reflet dans la vitre. J’ai vu une femme aux cheveux gris, les épaules voûtées, le visage marqué par la fatigue. Où est passée la femme qui aimait aller au cinéma, marcher le long de la Seine, lire des romans jusqu’à minuit ? Où est passée la femme qui avait des amies, des projets, des rêves ? Je me suis sentie invisible, réduite à un rôle de « Mamie de service », utile mais transparente.
J’ai essayé d’en parler à Paul, un dimanche, autour d’un café. « Tu sais, Paul, je commence à me sentir un peu fatiguée… Peut-être qu’il faudrait trouver une autre solution pour les enfants… » Il m’a regardée, surpris, presque blessé. « Mais Maman, tu fais ça tellement bien ! Et puis, tu sais, la vie est chère, la garderie coûte une fortune… On ne pourrait pas s’en sortir sans toi. » J’ai senti la culpabilité m’envahir, comme une vague glacée. Comment dire non ? Comment refuser d’aider mon propre fils ? J’ai ravale mes mots, j’ai souri, j’ai dit que ce n’était rien.
Les semaines ont continué à défiler. Parfois, je rêve de m’enfuir, de prendre un train pour la Bretagne, de marcher sur la plage sans penser à l’heure. Mais la réalité me rattrape toujours. Un matin, Lucie est tombée malade à l’école. L’infirmière m’a appelée, j’ai accouru, j’ai passé la journée à la veiller, à lui préparer des tisanes, à lui caresser le front. Claire est arrivée le soir, épuisée, et m’a remerciée d’un sourire distrait avant de repartir avec Lucie dans ses bras. J’ai eu envie de crier, de dire que moi aussi, j’avais besoin d’être prise dans les bras, d’être rassurée.
Un jour, mon amie Monique m’a appelée. « On va au théâtre vendredi, tu viens ? » J’ai hésité, j’ai regardé mon agenda mental. Impossible, c’est moi qui garde les enfants. « Tu sais, Marie, tu as le droit de penser à toi aussi… » Sa phrase m’a trotté dans la tête toute la nuit. Ai-je encore le droit de penser à moi ? Ou bien est-ce que je dois me sacrifier, parce que c’est ça, être une bonne mère, une bonne grand-mère ?
La tension a fini par éclater un soir d’hiver. Théo avait fait une grosse bêtise, Lucie pleurait, et moi, à bout de nerfs, j’ai crié. Paul et Claire sont arrivés à ce moment-là. Claire m’a regardée, choquée. « Maman, tu ne vas pas bien ? » J’ai fondu en larmes. Tout est sorti : la fatigue, la solitude, le sentiment d’être prise au piège. Paul a voulu me rassurer, mais je voyais bien qu’il ne comprenait pas. Pour lui, j’étais forte, inépuisable, toujours disponible. Mais je ne suis plus cette femme-là.
Depuis, les choses ont un peu changé. Paul et Claire essaient de rentrer plus tôt, parfois ils prennent une baby-sitter. Mais le mal est fait. Je me sens différente, comme si une partie de moi s’était éteinte. Je continue d’aimer mes petits-enfants, mais j’ai compris que je dois aussi m’aimer moi-même, retrouver la femme que j’étais.
Parfois, je me demande : combien de grands-parents vivent la même chose, en silence ? Combien d’entre nous se sacrifient sans jamais oser demander de l’aide ? Et vous, qu’en pensez-vous ? Est-ce égoïste de vouloir retrouver un peu de liberté, ou bien est-ce simplement humain ?