Il est rentré et a dit : « Je veux divorcer. »
« Je veux divorcer. »
La voix de François résonne encore dans le couloir, froide, tranchante, comme un couperet. Je suis restée figée, la main sur la poignée de la porte d’entrée, incapable de bouger. Les enfants jouaient dans leur chambre, insouciants. J’ai senti mes jambes se dérober sous moi, mais je me suis forcée à tenir debout. Seize ans de vie commune, balayés en une phrase.
— Tu plaisantes ? ai-je murmuré, la gorge serrée.
Il a détourné les yeux, évitant mon regard. Son visage était fermé, presque étranger. J’ai compris à cet instant que rien ne serait plus jamais comme avant.
— Non, Claire. Je ne plaisante pas. Je ne peux plus continuer comme ça.
Le silence s’est abattu sur nous, lourd, étouffant. J’ai entendu le tic-tac de l’horloge du salon, le rire lointain de Camille et Lucas. J’ai pensé à ma mère, à ses mots que je trouvais si naïfs quand j’étais jeune : « Ma fille, ne donne jamais tout ton cœur à un homme. Garde toujours une part pour toi. »
Je n’avais pas écouté. J’avais tout donné à François : mon amour, mes rêves, mes années. Nous avions construit cette maison à Nantes ensemble, choisi chaque meuble, chaque couleur des murs. Nous avions traversé les galères, les joies, les nuits blanches avec les enfants malades. Et maintenant ? Il voulait tout effacer d’un trait.
— Il y a quelqu’un d’autre ?
Il a hésité. Ce silence a suffi à me donner la réponse.
— Je suis désolé, Claire…
J’ai senti une colère sourde monter en moi. Comment pouvait-il me faire ça ? Comment pouvait-il trahir tout ce que nous avions construit ?
— Tu es lâche, François. Tu n’as même pas le courage de me regarder en face.
Il a ramassé son sac et s’est dirigé vers la porte.
— Je reviendrai chercher mes affaires demain. Je préfère dormir ailleurs cette nuit.
La porte a claqué. J’ai glissé au sol, incapable de retenir mes larmes. J’ai pleuré longtemps, jusqu’à ce que Camille vienne me trouver.
— Maman ? Pourquoi tu pleures ?
Je me suis forcée à sourire.
— Ce n’est rien, ma chérie. Va jouer avec ton frère.
Mais rien n’était plus pareil. Les jours suivants ont été un cauchemar éveillé. François venait chercher ses affaires en silence, évitant mon regard et celui des enfants. J’ai dû expliquer à Camille et Lucas que papa ne vivrait plus avec nous. Leurs yeux remplis d’incompréhension m’ont brisé le cœur.
Ma mère est venue de Rennes pour m’aider. Elle m’a prise dans ses bras sans un mot, puis elle a préparé du thé comme elle le faisait quand j’étais petite.
— Tu sais, Claire… Les hommes passent parfois comme des orages d’été. Mais toi, tu restes. Tu es forte.
Je n’y croyais pas. Je me sentais vide, trahie, humiliée. Les amis communs prenaient des nouvelles du bout des lèvres ; certains prenaient parti pour François, d’autres pour moi. Les rumeurs allaient bon train dans le quartier : « Tu as entendu ? François a quitté Claire pour une collègue… »
J’ai dû affronter la honte au supermarché, les regards compatissants ou curieux des voisins. Même à l’école des enfants, je sentais les chuchotements derrière mon dos.
Un soir, alors que je rangeais la chambre de Lucas, j’ai trouvé un dessin : une maison coupée en deux, avec papa d’un côté et maman de l’autre. J’ai éclaté en sanglots.
J’ai pensé à tout abandonner : vendre la maison, partir loin… Mais ma mère m’a retenue.
— Tu ne vas pas fuir ta vie pour un homme qui n’en vaut pas la peine !
Petit à petit, j’ai repris pied. J’ai repris mon travail à la médiathèque municipale à mi-temps ; j’ai recommencé à sortir avec mes amies du lycée — Sophie et Élodie — qui m’ont soutenue sans juger.
Un jour, alors que je déposais Camille à son cours de danse classique, j’ai croisé François avec sa nouvelle compagne — une certaine Hélène — devant la boulangerie du centre-ville. Il a baissé les yeux ; elle m’a lancé un sourire gêné. J’ai senti la colère monter mais je me suis forcée à rester digne.
Le soir même, Camille m’a demandé :
— Maman, pourquoi papa il aime plus vivre avec nous ?
J’ai cherché mes mots.
— Parfois les adultes font des choix qui font mal à tout le monde… Mais ce n’est pas ta faute ni celle de Lucas.
Les mois ont passé. J’ai appris à vivre seule avec mes enfants. J’ai découvert une force insoupçonnée en moi : celle de tenir bon pour eux, de ne pas sombrer malgré la douleur. J’ai commencé à écrire un journal pour y déposer ma colère et ma tristesse.
Un soir d’automne, alors que je rentrais du travail sous la pluie bretonne, j’ai repensé aux mots de ma mère : « Garde toujours une part de toi pour toi-même. » J’ai compris enfin ce qu’elle voulait dire : il ne faut jamais se perdre totalement dans l’autre.
Aujourd’hui encore, il m’arrive de douter, de pleurer en silence quand les enfants dorment. Mais je sais que je ne suis pas seule : il y a mes amis, ma famille… et surtout moi-même.
Est-ce que l’on peut vraiment se reconstruire après une telle trahison ? Est-ce que vous aussi vous avez déjà eu l’impression que votre vie s’effondrait du jour au lendemain ?