Huit mois sous pression : Suis-je seulement un portefeuille pour mes parents ?

— Tu as fait le virement ce mois-ci, Julien ?

La voix de ma mère résonne dans le salon, tranchante, presque mécanique. Je suis encore en manteau, les clés à la main, à peine rentré de la gare Montparnasse après une journée harassante au bureau. Mon père, assis devant la télévision, ne détourne même pas les yeux de son journal télévisé. Je sens mon cœur se serrer, comme à chaque fois.

— Oui, maman. C’est fait, murmuré-je, en posant mon sac.

Elle ne répond pas. Un silence pesant s’installe, seulement troublé par les rires enregistrés d’une émission qui passe en fond sonore. Je me dirige vers ma chambre d’ado, inchangée depuis mes 17 ans : posters de groupes français démodés, piles de livres scolaires jaunis. J’ai 28 ans aujourd’hui, mais ici, je redeviens ce gamin docile qui n’ose pas hausser la voix.

Depuis huit mois, je verse la moitié de mon salaire d’informaticien à mes parents pour les aider à payer leur appartement HLM du 14e arrondissement. Ils disent que c’est normal : « On t’a tout donné, c’est à ton tour maintenant. » Mais je me demande si c’est vraiment de l’amour ou juste une dette éternelle qu’ils me réclament.

Le soir, je m’effondre sur mon lit. Mon téléphone vibre : un message de Camille, ma collègue et confidente.

« Tu viens au ciné demain ? »

Je tape une réponse hésitante :

« Je sais pas… Mes parents veulent que je reste dîner. »

Camille insiste :

« Julien, tu as le droit de vivre ta vie. »

Mais comment lui expliquer ce poids invisible ? Cette peur de décevoir ?

Le lendemain matin, au petit-déjeuner, ma mère me lance :

— Tu pourrais faire des heures sup’, non ? Avec tout ce que tu sais faire…

Mon père renchérit sans lever les yeux :

— À ton âge, j’avais déjà acheté un appartement à Tours.

Je serre les poings sous la table. J’ai envie de crier : « Mais vous n’aviez pas à entretenir vos parents ! » Mais je ravale mes mots. Je me sens coupable rien qu’à l’idée de leur refuser quoi que ce soit.

Au travail, je suis performant, apprécié. Mais dès que je rentre chez moi, je redeviens ce fils unique écrasé par la dette morale. Mes amis ne comprennent pas. « Prends un studio ! » me répètent-ils. Mais comment partir alors qu’ils comptent sur moi pour payer le loyer ?

Un soir, alors que je rentre plus tard que d’habitude, je surprends une conversation entre mes parents.

— Il pourrait donner plus… Avec son salaire…

— Faut pas trop lui en demander non plus…

Je me fige dans le couloir. Leur voix me transpercent. Suis-je seulement un portefeuille pour eux ? Ont-ils oublié que je suis aussi leur fils ?

Je décide d’en parler à Camille.

— Tu dois leur dire ce que tu ressens, Julien. Sinon tu vas exploser.

Mais la peur me paralyse. Et si je les blessais ? Et s’ils me rejetaient ?

Un dimanche midi, alors que nous sommes tous les trois autour du poulet rôti dominical, je prends mon courage à deux mains.

— Papa, maman… J’aimerais qu’on parle de l’argent.

Ma mère repose sa fourchette. Mon père fronce les sourcils.

— Quoi encore ? Tu veux arrêter de nous aider ?

Je sens mes joues brûler.

— Non… Mais j’aimerais garder un peu plus pour moi. J’aimerais économiser pour partir… Peut-être prendre un appartement…

Le silence tombe comme une chape de plomb.

— Tu veux nous abandonner ? siffle ma mère.

Mon père tape du poing sur la table :

— Après tout ce qu’on a fait pour toi ! Ingrat !

Je sens les larmes monter. Je voudrais leur expliquer que ce n’est pas contre eux, que j’ai juste besoin d’air… Mais ils ne veulent rien entendre.

Les jours suivants sont glacials. Ma mère ne m’adresse plus la parole. Mon père m’ignore royalement. Je me sens comme un fantôme dans mon propre foyer.

Camille m’invite chez elle un soir. Son appartement est petit mais chaleureux. Elle me serre dans ses bras.

— Tu n’es pas responsable du bonheur de tes parents, Julien.

Ses mots résonnent en moi toute la nuit. Pour la première fois depuis des années, je dors sans cauchemars.

Le lendemain matin, je prends une décision. J’ouvre un compte séparé et commence à mettre de l’argent de côté en secret. Je cherche des studios sur Leboncoin. Je me sens coupable mais aussi soulagé.

Un mois plus tard, j’annonce à mes parents que j’ai trouvé un appartement dans le 13e arrondissement. Ma mère éclate en sanglots ; mon père quitte la pièce sans un mot.

Le jour du déménagement, ils ne viennent pas m’aider. Je porte mes cartons seul dans l’escalier. Camille m’attend en bas avec un sourire et deux cafés brûlants.

Dans mon nouveau chez-moi, le silence est étrange mais apaisant. Je pense à mes parents chaque jour, mais je respire enfin.

Ai-je eu raison de choisir ma liberté au prix de leur tristesse ? Peut-on aimer sa famille sans s’oublier soi-même ? Qu’en pensez-vous ?