« Fuir l’invisible : le jour où j’ai quitté Julien »

« Tu pourrais au moins faire semblant d’être heureuse, Claire. » La voix de Julien résonne encore dans ma tête, sèche, tranchante, alors que je serre la main de Lucie, ma fille de cinq ans, dans la cuisine baignée d’une lumière grise. Il est huit heures du matin, un samedi comme les autres à Nantes, et pourtant, tout va basculer aujourd’hui.

Je regarde Julien préparer son café, son dos large et fermé. Il ne me regarde plus depuis des mois. Il parle, il décide, il organise. Moi, je me tais. J’ai appris à me taire pour éviter les disputes, pour protéger Lucie de ses éclats de voix, de ses soupirs exaspérés. Mais ce matin-là, quelque chose craque en moi.

« On va au marché avec Lucie. Tu restes ici ? » demande-t-il sans lever les yeux.

Je hoche la tête. Je sais déjà ce que je vais faire. J’attends qu’ils partent. J’écoute la porte claquer. Je reste immobile quelques secondes, le cœur battant à m’en faire mal. Puis je me précipite dans la chambre de Lucie. Je prends son doudou préféré, quelques vêtements, mon sac à main. Je ne prends rien d’autre. Tout ce qui compte est déjà avec moi.

Je descends les escaliers quatre à quatre, je sens la pluie fine sur mon visage. Je marche vite jusqu’à l’arrêt du tramway. Je ne me retourne pas. Je n’ai pas le droit de me retourner.

Dans le tram bondé du samedi matin, Lucie me regarde avec ses grands yeux bleus.

— Maman, on va où ?

— Chez Mamie, mon cœur.

Elle sourit. Elle ne comprend pas encore que tout change aujourd’hui.

Arrivée chez ma mère, je m’effondre dans ses bras. Elle sait. Elle a vu mes bleus invisibles, mes silences trop longs au téléphone. Elle ne pose pas de questions. Elle prépare du thé et des madeleines, comme quand j’étais petite.

Le téléphone vibre dans mon sac. Dix appels manqués de Julien. Des messages : « Où es-tu ? », « Tu es folle ? », « Rappelle-moi tout de suite ! » Je l’éteins. Je n’ai plus la force de répondre.

Le soir tombe sur Nantes. Ma mère couche Lucie dans l’ancienne chambre d’enfant, celle aux murs roses et aux posters de chevaux. Je m’assois sur le lit défait et je pleure en silence.

Je repense à ces années passées avec Julien. Au début, il était charmant, attentionné. Il me couvrait de fleurs et de promesses. Puis il a commencé à critiquer mes amis, ma famille, mes choix professionnels. « Tu n’es jamais là pour moi », « Tu t’habilles comme une gamine », « Ta mère t’a trop gâtée ». Petit à petit, il a grignoté mon espace vital.

Quand Lucie est née, j’ai cru que tout allait changer. Mais il est devenu plus exigeant encore. Il voulait que tout soit parfait : la maison impeccable, les repas faits maison, une femme souriante et disponible… Mais moi, je m’éteignais à petit feu.

Un soir d’hiver, il a claqué la porte si fort que le cadre de notre photo de mariage est tombé et s’est brisé. J’ai ramassé les morceaux en silence pendant qu’il hurlait dans la pièce d’à côté.

J’ai essayé d’en parler à mon amie Sophie :

— Tu sais… parfois j’ai peur de rentrer chez moi.

Elle m’a regardée avec tristesse :

— Claire, tu n’es pas obligée de rester.

Mais partir… Partir voulait dire affronter le regard des autres, expliquer à Lucie pourquoi papa ne serait plus là tous les soirs pour lui lire une histoire.

Ce matin-là pourtant, c’était trop. Son indifférence était devenue une violence sourde qui me rongeait de l’intérieur.

Chez ma mère, les jours passent lentement. Julien a fini par comprendre où je suis. Il m’envoie des messages plus doux : « Reviens, on peut arranger les choses… Pour Lucie… » Mais je ne veux plus revenir en arrière.

Ma mère m’aide à chercher un appartement social. Elle m’accompagne à la mairie pour déposer un dossier d’aide au logement. À la CAF, on me regarde avec compassion :

— Vous n’êtes pas seule, madame. Beaucoup de femmes vivent ça.

Je croise d’autres femmes dans la salle d’attente : Fatoumata qui a fui son mari violent avec ses deux enfants ; Émilie qui dort chez sa sœur depuis trois mois ; Mireille qui n’a plus rien sauf son courage.

Un soir, Lucie me demande :

— Maman, papa il va venir nous chercher ?

Je retiens mes larmes :

— Non mon ange… On va rester ici un moment.

Elle pose sa tête sur mes genoux et s’endort en serrant son doudou contre elle.

Les semaines passent et je commence à respirer à nouveau. Je retrouve le goût du café chaud le matin, des promenades sur les bords de l’Erdre avec Lucie et ma mère. Je retrouve même le sourire devant une série télé débile.

Mais la peur ne part pas si vite. Parfois je sursaute quand quelqu’un frappe à la porte. Parfois je rêve que Julien me retrouve et m’arrache Lucie.

Un jour pourtant, je reçois enfin l’appel tant attendu :

— Madame Martin ? Votre dossier a été accepté pour un logement social à Malakoff.

Je raccroche en pleurant de joie et d’angoisse mêlées.

Le soir même, ma mère me serre fort contre elle :

— Tu as fait ce qu’il fallait Claire. Tu es forte.

Je voudrais la croire. Mais parfois je doute encore : ai-je eu raison de priver Lucie de son père ? Est-ce que Julien comprendra un jour pourquoi j’ai fui sans un mot ?

Et vous… auriez-vous eu le courage de partir ? Est-ce qu’on peut vraiment se reconstruire après avoir fui l’invisible ?