Étrangère chez ma propre fille : le cri silencieux de Marie
— Tu pourrais au moins prévenir avant d’utiliser la salle de bain, maman !
La voix de Claire résonne encore dans le couloir. Je serre la poignée de ma canne, le cœur battant, honteuse d’avoir dérangé. Il est 7h du matin, la lumière grise de janvier filtre à peine à travers les volets de l’appartement à Lyon où je vis désormais. Enfin, « vis »… Je survis, plutôt. Depuis la mort de Paul, mon mari, il y a huit mois, je me suis retrouvée ici, chez ma fille unique. J’avais cru que ce serait un refuge. Mais chaque matin me rappelle que je ne suis qu’une invitée dans leur monde.
Je me souviens du jour où j’ai franchi le seuil avec mes deux valises. Claire m’a accueillie avec un sourire crispé, son mari Laurent a marmonné un « bonjour » sans lever les yeux de son ordinateur. Leur fils, Lucas, 14 ans, a à peine détourné les yeux de son téléphone. J’ai posé mes affaires dans la petite chambre d’amis, celle qui sentait la lessive et l’humidité. J’ai cru que ce serait temporaire, le temps de me remettre du choc. Mais les semaines sont devenues des mois.
Au début, Claire essayait. Elle me proposait des promenades sur les quais du Rhône, m’invitait à regarder ses séries préférées. Mais très vite, la routine a repris ses droits. Elle part tôt travailler à l’hôpital, Laurent rentre tard du bureau, Lucas vit dans sa bulle d’adolescent. Moi, je reste seule la plupart du temps, à écouter les bruits de la ville et les disputes étouffées derrière les murs fins.
Un soir, alors que je préparais une soupe — la recette de Paul — Claire est entrée dans la cuisine :
— Maman, tu pourrais demander avant d’utiliser les légumes ? J’avais prévu un gratin pour demain.
J’ai bafouillé une excuse, le cœur serré. J’ai rangé la casserole et suis retournée dans ma chambre. Les larmes sont venues sans prévenir.
Je me sens invisible. Je fais attention à ne pas laisser traîner mes affaires, à ne pas parler trop fort au téléphone avec mon amie Simone. Je n’ose même plus regarder la télévision dans le salon après 20h. Un soir, j’ai surpris Laurent soupirer en me voyant m’installer sur le canapé :
— Tu ne veux pas regarder ça dans ta chambre ?
J’ai obéi sans protester.
Le dimanche midi est censé être un moment familial. Mais même là, je sens que je dérange. Claire parle boulot, Laurent regarde son portable sous la table, Lucas mange en silence. J’essaie parfois d’évoquer des souvenirs :
— Tu te rappelles, Claire, quand on allait au marché Saint-Antoine avec papa ?
Elle hoche la tête sans vraiment écouter.
Un jour, j’ai proposé d’aller voir une exposition au musée des Beaux-Arts.
— On n’a pas trop le temps en ce moment, maman…
J’ai compris le message.
Je me suis alors tournée vers la paroisse du quartier. J’y ai rencontré quelques dames de mon âge. Mais même là, je me sens différente : elles parlent de leurs petits-enfants qui viennent dormir chez elles le week-end, de leurs vacances en Bretagne ou en Ardèche. Moi, je n’ai plus de maison à proposer.
Un soir d’avril, j’ai surpris une conversation entre Claire et Laurent :
— Il va falloir qu’on trouve une solution pour maman… Ce n’est pas vivable comme ça.
— Tu veux qu’on la mette en maison de retraite ?
— Je ne sais pas…
J’ai eu l’impression qu’on m’arrachait le cœur.
Depuis ce jour-là, je dors mal. Je fais semblant de ne rien avoir entendu mais chaque geste me rappelle que je ne suis pas chez moi. Je repense à ma maison à Villefranche-sur-Saône, à mon jardin où Paul plantait ses rosiers. Tout cela est vendu maintenant.
Un matin, Lucas est venu me voir dans ma chambre.
— Mamie… tu vas partir ?
Ses yeux étaient inquiets. J’ai souri faiblement :
— Je ne sais pas encore, mon chéri.
Il m’a serrée dans ses bras. C’était la première fois depuis des mois que je me sentais aimée ici.
Mais l’après-midi même, Claire est venue s’asseoir près de moi :
— Maman… On a réfléchi avec Laurent. Peut-être qu’une résidence seniors te conviendrait mieux ? Tu aurais des activités, des gens de ton âge…
J’ai senti mes mains trembler.
— Tu veux que je parte ?
Elle a détourné les yeux :
— Ce n’est pas ça… Mais on n’y arrive plus.
Je suis restée silencieuse longtemps après son départ. Je comprends leurs difficultés : leur appartement est petit, leur vie compliquée. Mais pourquoi ai-je l’impression d’être un fardeau ? Pourquoi la famille devient-elle si fragile quand on vieillit ?
Le lendemain matin, j’ai appelé Simone.
— Tu crois qu’on peut encore trouver sa place quelque part quand on a tout perdu ?
Sa voix était douce :
— On doit essayer, Marie. On doit essayer…
Ce soir-là, j’ai ouvert la fenêtre sur la ville illuminée et j’ai pleuré longtemps. Je ne sais pas ce que l’avenir me réserve. Mais une question me hante : comment peut-on se sentir aussi seule entourée des siens ? Est-ce cela vieillir aujourd’hui en France ?