Entre moi, sa fille et les fantômes du passé : l’histoire d’une famille recomposée
« Tu ne comprends pas, Claire ! Je n’ai jamais voulu cette vie ! » La voix de Marc résonne encore dans le couloir, tranchante comme une lame. Je serre la main de Camille, sa fille de dix ans, qui se cache derrière moi, les yeux rougis. C’est la troisième fois ce mois-ci que la même scène se rejoue dans notre appartement de Lyon : Marc rentre tard, évite le regard de Camille, puis explose à la moindre tentative d’approche.
Je me demande souvent comment j’en suis arrivée là. J’ai rencontré Marc il y a cinq ans, un homme charmant, drôle, mais avec une ombre dans le regard. Il m’a parlé de Camille dès le début : « Elle vit chez sa mère, mais parfois elle vient ici. » Je n’ai pas posé de questions. J’étais amoureuse, naïve peut-être. La première fois que j’ai vu Camille, elle avait six ans. Elle m’a tendu un dessin maladroit : « C’est toi et papa. » Marc a détourné les yeux.
Au fil des années, j’ai compris que Marc n’arrivait pas à aimer sa fille. Il la voyait comme le rappel vivant de son échec avec Sophie, son ex-femme. Il disait souvent : « Je ne sais pas comment faire avec elle. » Mais ce n’était pas qu’une question d’habitude ou de maladresse. Il y avait une froideur, une distance presque cruelle. Camille le sentait. Elle s’accrochait à moi comme à une bouée.
La situation s’est aggravée quand Monique, ma belle-mère, a commencé à s’en mêler. Elle venait tous les dimanches déjeuner chez nous, apportant ses plats en sauce et ses jugements acides. « Tu devrais être plus ferme avec Camille », disait-elle à Marc. « Cette gamine n’a aucune éducation. » Un jour, elle a même osé me dire : « Ce n’est pas à toi de t’occuper d’elle. Tu n’es pas sa mère. »
Mais qui alors ? Marc fuyait ses responsabilités et Monique ne voyait en Camille qu’un obstacle à la réussite de son fils. J’ai essayé de parler à Marc :
— Tu pourrais au moins lui demander comment s’est passée sa journée.
— Je n’ai pas envie d’en parler.
— Ce n’est pas de sa faute si ton histoire avec Sophie s’est mal terminée.
— Arrête, Claire ! Tu ne comprends rien.
Je me suis retrouvée prise au piège entre les silences de Marc et la détresse de Camille. La petite venait souvent dans notre chambre la nuit : « Claire, tu peux me faire un câlin ? » J’avais mal pour elle. Je culpabilisais aussi : pourquoi n’arrivais-je pas à convaincre Marc ?
Les disputes sont devenues plus fréquentes. Un soir, alors que je préparais le dîner, j’ai entendu Camille pleurer dans sa chambre. Je suis entrée doucement.
— Qu’est-ce qu’il y a, ma puce ?
— Papa ne veut jamais jouer avec moi… Il ne m’aime pas ?
J’ai senti mon cœur se briser. Que répondre à une enfant qui ne demande qu’à être aimée ? J’ai serré Camille contre moi en lui murmurant que je l’aimais très fort, mais je savais que ce n’était pas assez.
Un samedi matin, Monique est arrivée plus tôt que d’habitude. Elle a trouvé Camille en train de dessiner sur la table du salon.
— Encore des gribouillages ! Tu ferais mieux d’aider ta belle-mère au lieu de perdre ton temps.
J’ai explosé :
— Monique, laissez-la tranquille ! Elle est une enfant, elle a le droit de dessiner !
Marc est intervenu :
— Arrêtez toutes les deux ! Vous me rendez fou !
Il a claqué la porte et est parti sans un mot. Ce jour-là, j’ai compris que je ne pourrais pas sauver cette famille toute seule.
J’ai proposé à Marc d’aller voir un thérapeute familial. Il a refusé : « Je ne suis pas fou ! » J’ai insisté pour qu’il parle au moins à Camille, qu’il fasse un effort. Mais il s’enfermait dans son mutisme.
La situation est devenue intenable. Camille s’est mise à bégayer à l’école. Sa maîtresse m’a appelée : « Elle semble très anxieuse… Est-ce qu’il se passe quelque chose à la maison ? » J’ai menti : « Non, tout va bien… » Mais rien n’allait.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur les toits de la Croix-Rousse, j’ai pris une décision. J’ai préparé un sac pour Camille et moi. Quand Marc est rentré, je lui ai dit :
— Je pars quelques jours chez ma sœur à Annecy avec Camille. On a besoin de souffler.
Il n’a rien répondu. Il a juste hoché la tête et s’est servi un verre de vin.
Chez ma sœur Élodie, j’ai vu Camille sourire pour la première fois depuis des mois. Elle a joué avec ses cousins, elle a ri aux éclats. J’ai compris que je devais choisir entre mon amour pour Marc et le bien-être de cette enfant innocente.
Après une semaine loin de Lyon, j’ai appelé Marc :
— Je ne peux plus revenir si rien ne change.
— Tu me fais du chantage ?
— Non… Je te demande juste d’essayer d’aimer ta fille.
Il a raccroché.
Aujourd’hui, cela fait trois mois que nous vivons chez Élodie. Marc ne donne presque plus de nouvelles. Parfois je me demande si j’aurais pu faire autrement… Si j’aurais pu réparer ce qui était déjà brisé avant même mon arrivée.
Je regarde Camille dormir paisiblement et je me pose cette question : Peut-on vraiment forcer quelqu’un à aimer ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?