Entre les casseroles et le silence : La table, champ de bataille de mon couple
« Tu as encore réchauffé les restes d’hier ? » La voix de Laurent claque dans la cuisine comme une gifle. Je serre la louche entre mes doigts, tentant de masquer le tremblement qui me parcourt. Il ne regarde même pas dans ma direction, déjà assis à table, le regard fixé sur son téléphone.
Je respire profondément, l’odeur des oignons revenus me piquant les yeux autant que les larmes que je retiens. « Je n’ai pas eu le temps de faire autre chose aujourd’hui, j’ai eu une réunion tardive… » Ma voix se perd dans le bruit du micro-ondes qui s’arrête brusquement. Laurent soupire, lourdement, comme si chaque repas était une épreuve imposée.
C’est ainsi depuis des mois. Depuis que Laurent a perdu son emploi à la SNCF, il est devenu maniaque sur la nourriture. Tout doit être frais, préparé sous ses yeux, sinon il refuse d’y toucher. Au début, j’ai cru que c’était passager, une façon de reprendre le contrôle sur quelque chose alors que tout lui échappait. Mais la routine s’est installée, implacable.
Le soir, je rentre du travail épuisée. Je suis professeure des écoles à Nanterre, et mes journées sont rythmées par les cris des enfants et les piles de copies à corriger. Mais dès que je passe la porte, je redeviens cuisinière, prisonnière d’un rituel sans fin : éplucher, couper, cuire, servir. Et toujours ce silence entre nous, plus lourd que n’importe quelle casserole.
Un soir d’hiver, alors que je prépare une soupe aux poireaux, notre fille Camille entre dans la cuisine. Elle a quinze ans et l’adolescence lui donne ce regard révolté qui me rappelle moi-même à son âge.
— Maman, pourquoi tu fais tout ça ? Papa pourrait bien se débrouiller tout seul…
Je baisse les yeux sur la planche à découper. « C’est compliqué, ma chérie… »
— Non, c’est pas compliqué ! Il te parle mal et tu dis rien !
Sa voix tremble d’indignation. Je voudrais lui expliquer que l’amour ne disparaît pas d’un coup, qu’il s’effrite lentement sous le poids des habitudes et des non-dits. Mais comment lui dire que je ne sais plus comment faire marche arrière ?
Le lendemain matin, alors que Laurent lit Le Parisien en buvant son café — préparé par mes soins, évidemment — je tente une approche.
— Tu sais, on pourrait cuisiner ensemble ce soir ? Ça nous changerait un peu…
Il ne lève même pas les yeux. « J’aime mieux quand c’est toi qui t’en occupes. »
Je ravale ma déception et pars travailler avec un nœud au ventre. À l’école, je m’efforce de sourire aux enfants, mais mes pensées reviennent sans cesse à notre cuisine silencieuse.
Un samedi soir, Camille explose. Nous sommes tous les trois à table ; j’ai préparé un gratin dauphinois — frais, bien sûr — mais l’ambiance est glaciale.
— J’en ai marre ! Tu pourrais au moins dire merci à maman !
Laurent la fixe, surpris par sa colère. « Ce n’est pas tes affaires. »
Camille se lève brusquement et quitte la pièce en claquant la porte. Je reste là, figée, incapable de bouger ou de parler.
Plus tard dans la nuit, je la retrouve assise sur son lit, les genoux repliés contre elle.
— Je veux pas que tu sois malheureuse à cause de papa…
Je caresse ses cheveux. « Je vais essayer de changer les choses… » Mais au fond de moi, je doute d’en avoir la force.
Les semaines passent et rien ne change vraiment. Un soir pourtant, alors que je coupe des carottes pour une énième soupe maison, je sens une colère sourde monter en moi. Je laisse tomber le couteau sur la table et sors de la cuisine sans un mot.
Laurent me suit dans le salon.
— Qu’est-ce qui te prend ?
— J’en ai assez ! Assez de cuisiner chaque soir comme si c’était mon unique raison d’exister ! Tu ne vois donc pas que tu me perds un peu plus chaque jour ?
Il reste interdit quelques secondes avant de répondre : « Je croyais que tu aimais ça… »
Je ris jaune. « J’aimais ça quand on partageait quelque chose. Maintenant je me sens invisible. »
Le silence retombe mais il est différent cette fois. Peut-être parce que j’ai enfin osé dire ce que je ressens.
Le lendemain matin, Laurent prépare le café. Il pose une tasse devant moi sans rien dire mais son geste est hésitant, maladroit. Un début timide mais réel.
Depuis ce jour-là, il y a des hauts et des bas. Parfois il rechute dans ses exigences absurdes ; parfois il fait un effort pour m’aider ou simplement me remercier. Ce n’est pas parfait mais c’est un début.
Aujourd’hui encore, alors que je prépare le dîner — une ratatouille cette fois — je me demande : combien de femmes en France vivent ce même huis clos silencieux ? Combien d’entre nous s’oublient derrière les casseroles ? Est-ce vraiment cela qu’on appelle l’amour ?