Entre le sous-sol et la maison de retraite : le choix impossible d’un père
« Tu dois choisir, Grégoire. Le sous-sol ou la maison de retraite. »
La voix de Camille résonne encore dans ma tête, froide et tranchante comme une lame. Je suis assis à la table de la cuisine, les mains tremblantes autour d’une tasse de café tiède. Benjamin, mon fils, baisse les yeux, incapable de soutenir mon regard. Il n’a rien dit. Pas un mot pour me défendre. Je sens mon cœur se serrer, une douleur sourde qui me rappelle que je ne suis plus chez moi, que je ne suis plus vraiment chez personne.
Il y a trois mois, j’ai perdu Victoria. Quarante-deux ans de mariage, balayés par une maladie qui n’a laissé aucune chance. Après l’enterrement, Benjamin m’a proposé de venir vivre chez eux à Nantes. J’ai accepté sans réfléchir, croyant naïvement que la famille serait un refuge. Mais je n’avais pas prévu l’indifférence glaciale de Camille.
Dès mon arrivée, j’ai senti que je dérangeais. Les repas étaient silencieux, Camille évitait mon regard, et Benjamin semblait constamment gêné. Un soir, alors que je rangeais la vaisselle, j’ai entendu Camille chuchoter à Benjamin : « Il ne va pas rester ici éternellement, j’espère ? »
J’ai fait semblant de ne rien entendre. J’ai essayé d’être discret, d’aider comme je pouvais : je faisais les courses, je préparais le dîner, je gardais les enfants quand ils sortaient. Mais rien n’y faisait. Camille trouvait toujours quelque chose à redire : « Tu as mis trop de sel », « Les enfants sont couchés trop tard », « Tu prends trop de place dans le salon ». J’étais devenu un fantôme dans leur maison.
Ce matin-là, tout a basculé. Camille m’a convoqué dans la cuisine. Elle avait ce ton sec qu’elle réservait aux mauvaises nouvelles.
— Grégoire, il faut qu’on parle sérieusement. On ne peut plus continuer comme ça. Soit tu t’installes dans le sous-sol — on a mis un lit et une petite table — soit tu vas en maison de retraite. On a déjà regardé des places à la résidence Les Glycines.
Benjamin est resté muet. J’ai senti la colère monter en moi, mais aussi une immense tristesse. Comment pouvait-il me laisser ainsi ?
— Benjamin, tu es d’accord avec ça ?
Il a soupiré sans me regarder :
— Papa… c’est compliqué pour nous aussi.
J’ai compris que je n’avais plus ma place ici.
Le sous-sol… Un espace sombre, humide, sans fenêtre. J’y avais entreposé mes cartons à mon arrivée. Y vivre ? Non. La maison de retraite ? J’en avais visité une avec Victoria pour sa tante : des couloirs aseptisés, des visages fatigués, des odeurs de désinfectant et de solitude.
Je me suis enfermé dans ma chambre d’ami — bientôt plus la mienne — et j’ai pleuré comme un enfant. J’ai pensé à Victoria : « Qu’aurais-tu fait à ma place ? »
Le lendemain matin, j’ai pris une décision. Je suis sorti tôt, sans bruit. J’ai marché longtemps dans les rues de Nantes, jusqu’à ce que mes jambes me fassent mal. Je me suis arrêté devant un petit café du quartier Bouffay. La patronne, une femme d’une soixantaine d’années nommée Françoise, m’a souri :
— Vous avez l’air fatigué, monsieur… Un café ?
J’ai hoché la tête. Elle m’a servi un café bien serré et un croissant chaud.
— Vous venez d’où ?
— De nulle part… ou plutôt d’un endroit où je ne suis plus le bienvenu.
Elle a ri doucement.
— Ici, tout le monde est le bienvenu.
Nous avons parlé longtemps. Je lui ai raconté ma situation sans entrer dans les détails les plus douloureux. Elle m’a écouté sans juger.
— Vous savez, j’ai une chambre au-dessus du café qui ne sert à rien depuis que mon fils est parti à Paris… Si ça vous dit…
J’ai hésité. Accepter l’aide d’une inconnue ? Mais son regard était sincère.
— Je peux payer un loyer…
— On verra ça plus tard. Pour l’instant, reposez-vous.
Je suis retourné chez Benjamin ce soir-là pour récupérer mes affaires. Camille m’a lancé un regard surpris :
— Tu as choisi la maison de retraite alors ?
— Non. J’ai trouvé mieux.
Benjamin m’a suivi dans le couloir.
— Papa… Tu es sûr ?
— Oui, Benjamin. Je ne veux pas être un poids pour vous.
Il a voulu dire quelque chose mais s’est ravisé.
J’ai quitté la maison avec une valise et mon vieux manteau. En traversant le jardin, j’ai jeté un dernier regard à la fenêtre du salon où mes petits-enfants jouaient sans se soucier du drame qui se jouait à quelques mètres d’eux.
Chez Françoise, j’ai retrouvé un peu de chaleur humaine. Elle m’a proposé d’aider au café quelques heures par jour : servir les clients, discuter avec les habitués, raconter des histoires du passé. Petit à petit, j’ai repris goût à la vie.
Un soir, alors que nous fermions le café, Françoise m’a dit :
— Vous savez Grégoire, parfois il faut perdre ce qu’on croyait acquis pour découvrir ce dont on est vraiment capable.
Je pense souvent à Benjamin et aux enfants. Je leur écris parfois ; ils répondent rarement. Camille ne veut plus entendre parler de moi — c’est ce que Benjamin m’a avoué lors d’un bref appel téléphonique.
Mais ici, au café du Bouffay, j’existe à nouveau. Je ne suis plus un fardeau mais un homme avec une histoire à raconter.
Est-ce cela vieillir en France aujourd’hui ? Être mis sur la touche dès qu’on devient encombrant ? Ou bien faut-il oser tout quitter pour se réinventer ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?