Entre l’amour d’un père et l’emprise d’un mari : le choix impossible de Gabrielle

« Tu ne viens pas ? » Ma voix tremble, accrochée au combiné du téléphone. J’entends le silence de Gabrielle, puis la voix de Julien derrière elle, sèche, tranchante : « Dis-lui que tu restes ici ce soir. »

Je serre le combiné si fort que mes jointures blanchissent. Gabrielle souffle, hésite, puis murmure : « Papa, je suis désolée… On a prévu quelque chose avec Julien. Je ne peux pas venir. »

C’est mon anniversaire. Cinquante-huit ans aujourd’hui. Depuis vingt-cinq ans, Gabrielle n’a jamais manqué ce rendez-vous. Même quand elle était à la fac à Lyon, elle prenait le train pour rentrer à Bordeaux. Mais ce soir, elle ne viendra pas. Et je sais pourquoi.

Tout a changé il y a un an, quand elle a épousé Julien. Un garçon bien sous tous rapports, du moins en apparence : ingénieur dans une grande entreprise, poli, toujours tiré à quatre épingles. Mais derrière ses sourires figés, j’ai vite senti une froideur, une volonté de contrôle. Gabrielle, elle, semblait heureuse au début. Elle rayonnait dans sa robe ivoire, ses yeux brillants d’espoir. Mais peu à peu, j’ai vu la lumière s’éteindre.

Les premiers mois, elle venait encore déjeuner le dimanche. Puis les excuses ont commencé : « Julien travaille tard », « On doit voir ses parents », « Je suis fatiguée ». Je n’ai pas voulu m’inquiéter. Après tout, la vie de couple demande des ajustements. Mais un soir, alors que je passais devant leur appartement pour lui déposer un livre qu’elle aimait enfant, j’ai entendu des éclats de voix à travers la porte.

— Tu ne vas pas encore aller chez ton père ?
— C’est son anniversaire…
— Je m’en fiche ! On avait dit qu’on passait la soirée ensemble.

J’ai reculé dans l’ombre, le cœur serré. Ma fille n’a jamais été du genre à se laisser dicter sa conduite. Où était passée la jeune femme indépendante qui débattait avec moi des heures sur la politique ou la littérature ?

Le lendemain, elle m’a appelé d’une voix blanche : « Papa, tu peux garder le livre ? Je passerai le prendre plus tard. » Elle n’est jamais venue.

Ce soir-là, après son appel, j’ai dressé la table pour deux par habitude. J’ai sorti la bouteille de Saint-Émilion qu’on gardait pour les grandes occasions. Mais face à la chaise vide, j’ai senti une colère sourde monter en moi. Pas contre Gabrielle — contre ce Julien qui lui volait peu à peu sa liberté.

J’ai repensé à sa mère, partie trop tôt d’un cancer foudroyant. Gabrielle n’avait que douze ans. Nous avions traversé l’épreuve ensemble, main dans la main. Elle me confiait tout : ses peurs d’enfant, ses premiers amours, ses rêves d’ailleurs. J’étais fier d’avoir élevé une fille aussi forte et lumineuse.

Mais aujourd’hui, je la vois s’effacer derrière un homme qui décide pour elle. Elle ne sort plus avec ses amies, refuse les invitations familiales sous prétexte de fatigue ou d’obligations professionnelles de Julien. Même sa voix a changé : plus douce, plus hésitante.

Un dimanche matin, j’ai tenté de lui parler franchement lors d’un rare café partagé au marché des Capucins.

— Gabrielle… Tu es heureuse ?
Elle a baissé les yeux sur son croissant.
— Bien sûr papa… Pourquoi tu demandes ça ?
— Tu sais que tu peux tout me dire.
Elle a esquissé un sourire triste.
— Je sais.

Mais elle n’a rien ajouté. J’ai compris qu’elle avait peur — peur de décevoir Julien ou peut-être de s’avouer qu’elle n’était pas heureuse.

Les semaines ont passé. J’ai essayé d’appeler plus souvent mais Julien répondait parfois à sa place : « Gabrielle est occupée », « Elle te rappellera ». Elle ne rappelait presque jamais.

Un soir d’automne, j’ai croisé son amie d’enfance, Claire, au supermarché.
— Paul… Tu as des nouvelles de Gabrielle ? Je m’inquiète pour elle.
— Pourquoi ?
— Elle ne répond plus à mes messages. Et quand je l’ai vue la dernière fois… elle avait l’air épuisée. Julien ne la laisse jamais seule.

Mon inquiétude est devenue panique. J’ai voulu aller chez eux mais Gabrielle m’a supplié par SMS : « Ne viens pas papa, s’il te plaît. »

J’ai commencé à douter de moi-même : étais-je trop intrusif ? Peut-être que c’était ça l’amour adulte — faire des compromis ? Mais au fond de moi, je savais que quelque chose clochait.

Le soir de mon anniversaire, après avoir raccroché avec Gabrielle, j’ai pris une décision folle : je suis monté dans ma vieille Peugeot et j’ai roulé jusqu’à leur immeuble. La lumière était allumée chez eux. J’ai attendu dans la voiture sous la pluie battante.

Vers 22h30, j’ai vu Gabrielle sortir sur le balcon pour fumer une cigarette — elle qui avait arrêté depuis des années. Elle avait l’air si seule dans la nuit noire que j’ai eu envie de monter la serrer dans mes bras comme quand elle était petite et qu’elle faisait des cauchemars.

Mais je suis resté là, impuissant.

Depuis ce soir-là, je me demande : comment aider ma fille sans la brusquer ? Comment lui rappeler qu’elle a le droit d’exister en dehors du regard de son mari ? Est-ce que l’amour parental doit tout accepter — même l’effacement silencieux de son enfant ?

Et vous… Que feriez-vous à ma place ?