Entre Deux Feux : Quand l’Amour Met la Famille à l’Épreuve
« Tu dois lui dire, Viviane. Ce n’est plus possible. »
La voix de Michel résonne dans la cuisine, froide et tranchante comme un couteau. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, cherchant un peu de chaleur dans ce matin glacial de février à Lyon. Ma mère, Hélène, est dans le salon, le dos voûté sur son tricot, ignorant la tempête qui gronde à quelques mètres d’elle.
« C’est chez elle, Michel… » Ma voix s’étouffe. Je n’arrive pas à soutenir son regard. Il soupire, exaspéré.
« Justement ! On ne pourra jamais construire notre vie tant qu’elle sera là. J’en ai marre de devoir chuchoter le soir, de sentir son jugement à chaque repas. On est adultes, Viviane. Il faut qu’on ait notre espace. »
Je ferme les yeux. Les mots de Michel me transpercent. Il n’a pas tort : depuis qu’on s’est installés ici, rien n’est simple. Mais comment pourrais-je demander à ma mère de partir ? C’est sa maison, celle où j’ai grandi, où chaque mur porte encore les traces de mon enfance.
Tout a commencé il y a deux ans, après la fac. Michel et moi étions inséparables depuis le lycée Jean Moulin. Quand il a décroché son premier poste à la mairie du 3e arrondissement, il n’avait pas les moyens de louer un appartement seul. Ma mère venait de perdre son emploi à l’hôpital ; je lui ai proposé qu’on vive tous ensemble pour s’entraider. Au début, c’était presque joyeux : on partageait les courses, les repas du dimanche, les souvenirs.
Mais très vite, les fissures sont apparues. Michel ne supporte pas que ma mère intervienne dans notre quotidien : « Tu devrais mettre un pull », « Tu rentres tard ce soir ? », « Tu as pensé à payer la facture EDF ? »… Des phrases banales, mais pour lui, c’est une intrusion permanente.
Un soir, alors que je rentrais tard du travail, je les ai trouvés en pleine dispute :
— Je ne suis pas ton fils ! avait crié Michel.
— Et moi je ne suis pas ta colocataire ! avait répliqué ma mère.
Depuis ce jour-là, l’ambiance est devenue irrespirable. Chacun évite l’autre, et moi je fais le tampon, épuisée par cette guerre froide silencieuse.
Hier soir encore, Michel m’a prise à part :
« Viviane, il faut que tu choisisses. Soit on part tous les deux et on recommence ailleurs, soit… soit elle part. Mais je ne peux plus continuer comme ça. »
J’ai passé la nuit à tourner en rond dans ma chambre d’enfant, le plafond couvert d’étoiles phosphorescentes qui me rappellent des nuits bien plus paisibles. Comment choisir ? Ma mère a tout sacrifié pour moi après le divorce de mes parents ; elle s’est privée pour que je fasse des études. Et Michel… Michel est l’homme avec qui je veux construire ma vie.
Ce matin-là, alors que je m’apprête à partir au travail, ma mère m’arrête dans l’entrée.
« Tu as l’air fatiguée, ma chérie… Ça va avec Michel ? »
Je sens mes yeux se remplir de larmes. Je voudrais tout lui dire, mais je me contente d’un sourire forcé.
« Ça va, maman. Juste un peu de stress au boulot. »
Elle me prend la main :
« Tu sais que tu peux tout me dire… »
Je hoche la tête et file avant qu’elle ne voie mon chagrin.
Au bureau, je n’arrive pas à me concentrer. Mes collègues parlent du dernier match de l’OL ou des grèves à la SNCF ; moi, je suis ailleurs. À midi, je reçois un message de Michel :
« On en parle ce soir ? »
Le soir venu, je rentre plus tôt que d’habitude. Ma mère prépare une quiche lorraine ; l’odeur me ramène en enfance. Michel est déjà là, assis raide sur le canapé.
Je prends une grande inspiration et m’assieds face à eux.
« Il faut qu’on parle… »
Ma voix tremble. Ma mère pose sa cuillère et me regarde avec inquiétude.
« Michel pense qu’on ne peut plus continuer comme ça… »
Le silence tombe comme une chape de plomb.
Michel prend la parole :
« Hélène… Je sais que c’est chez vous ici. Mais on a besoin d’intimité. On ne peut pas avancer tant qu’on vit tous ensemble. »
Ma mère pâlit. Elle se lève lentement et va ouvrir la fenêtre.
« Je comprends… Vous voulez que je parte ? »
Je me précipite vers elle :
« Non ! Enfin… Je ne veux pas te mettre dehors… »
Elle me regarde avec une tristesse infinie :
« Viviane, tu es adulte maintenant. Tu as ta vie à construire. Je ne veux pas être un poids pour toi… »
Michel reste silencieux. Je sens la colère monter en moi : pourquoi faut-il toujours choisir ? Pourquoi l’amour doit-il être une guerre de territoires ?
Les jours suivants sont un calvaire. Ma mère commence à chercher un studio sur Le Bon Coin ; elle fait semblant d’être enthousiaste mais je vois bien qu’elle a le cœur brisé. Michel est soulagé mais distant ; il évite le regard de ma mère et passe ses soirées devant la télé.
Un soir, alors que ma mère dort déjà, j’explose :
« Tu es content maintenant ? Elle va partir ! Mais tu crois vraiment qu’on sera heureux sur ses ruines ? »
Michel hausse les épaules :
« On avait besoin d’air… »
Je me mets à pleurer sans pouvoir m’arrêter.
Quelques semaines plus tard, ma mère quitte la maison avec deux valises et son vieux chat dans une caisse en plastique. Je l’accompagne jusqu’à sa nouvelle adresse — un petit studio au rez-de-chaussée d’un immeuble gris à Villeurbanne. Elle me sourit faiblement :
« C’est mieux comme ça… Tu verras, tout ira bien maintenant. »
Mais rien n’est plus pareil à la maison. Le silence est pesant ; même Michel semble regretter quelque chose qu’il ne veut pas nommer.
Aujourd’hui encore, je me demande si j’ai fait le bon choix. Peut-on vraiment construire son bonheur sur le malheur de ceux qu’on aime ? Est-ce cela devenir adulte — apprendre à trahir un peu ceux qui nous ont tout donné ?