Entre deux feux : choisir entre ma mère et mon mari
« Tu dois faire quelque chose, Camille. On ne peut pas continuer comme ça ! »
La voix de Julien résonne encore dans le couloir, sèche, tranchante. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, assise à la table de la cuisine. Ma mère, Françoise, est dans le salon, son tricot posé sur les genoux, le regard perdu par la fenêtre. Je sens son inquiétude flotter dans l’air, comme un parfum trop lourd.
Depuis que nous nous sommes mariés, Julien et moi, il y a deux ans, la vie n’a pas été simple. Nous n’avions pas les moyens de louer un appartement à Paris, alors maman nous a proposé d’emménager chez elle, dans la vieille maison de Montrouge où j’ai grandi. Au début, tout semblait possible : maman était ravie d’avoir de la compagnie, Julien promettait de faire des efforts. Mais très vite, les tensions ont surgi.
« Elle est partout, Camille. Je n’ai jamais d’intimité. Même quand je rentre du travail, elle me demande si j’ai bien mangé, si je veux du thé… Je ne suis plus chez moi ! »
Je me souviens de cette dispute, il y a quelques semaines. Julien avait claqué la porte de la salle de bains après que maman ait frappé pour lui demander s’il avait besoin de serviettes propres. J’avais tenté de calmer le jeu, mais chaque jour ajoutait une nouvelle étincelle à ce brasier silencieux.
Ce soir-là, alors que je débarrassais la table, maman s’est approchée doucement.
« Tu sais, ma chérie… Si je vous gêne, je peux aller chez ta tante quelques temps. »
Sa voix était douce mais brisée. J’ai senti une boule se former dans ma gorge. Comment lui dire que c’est SA maison ? Que c’est moi qui devrais partir si quelqu’un doit partir ?
Julien est revenu à la charge le lendemain matin.
« Camille, il faut que tu choisisses. Ce n’est plus possible. Je t’aime, mais je ne peux pas vivre comme ça. »
Ses yeux étaient rouges de fatigue et de colère contenue. J’ai voulu lui expliquer que maman n’avait personne d’autre, que depuis la mort de papa il y a dix ans, elle s’accrochait à moi comme à une bouée. Mais il n’a rien voulu entendre.
« On est un couple maintenant. On doit avoir notre espace. »
Je me suis retrouvée prise au piège entre deux mondes : celui de mon enfance, rassurant et familier, et celui que j’essayais de construire avec Julien. Les repas étaient devenus silencieux ; maman évitait Julien du regard et passait ses journées dans sa chambre ou au jardin. Julien rentrait de plus en plus tard du travail et s’enfermait devant son ordinateur.
Un dimanche matin, alors que je préparais le petit-déjeuner, j’ai surpris une conversation à voix basse dans le couloir.
« Françoise… Je sais que vous aimez votre fille, mais vous comprenez bien que ce n’est pas normal qu’on vive tous ensemble comme ça… »
Maman n’a rien répondu. J’ai vu ses épaules se voûter un peu plus encore.
Ce jour-là, j’ai craqué. J’ai pris mon manteau et je suis sortie marcher dans les rues grises de Montrouge. Les souvenirs affluaient : les goûters avec maman après l’école, les rires dans le jardin, les Noëls passés à décorer la maison… Comment pouvais-je tourner le dos à tout cela ? Mais comment pouvais-je aussi ignorer la souffrance de Julien ?
Le soir venu, j’ai tenté une dernière discussion avec lui.
« Julien… Et si on essayait de trouver un compromis ? Peut-être qu’on pourrait chercher un petit studio à louer pas trop loin ? »
Il a soupiré.
« Tu sais bien qu’on n’a pas les moyens… Et puis c’est à ta mère de comprendre qu’on a besoin d’être seuls. »
J’ai senti la colère monter en moi.
« Mais c’est sa maison ! Tu voudrais vraiment qu’elle parte ? Où irait-elle ? Elle n’a plus personne ! »
Il a haussé les épaules.
« Ce n’est pas mon problème… »
Cette phrase m’a glacée. Je ne reconnaissais plus l’homme que j’avais épousé.
Les jours suivants ont été un enfer silencieux. Maman faisait tout pour se rendre invisible ; Julien ne lui adressait plus la parole. Moi, je me sentais disparaître entre eux deux.
Un soir d’orage, alors que la pluie battait contre les vitres et que l’électricité avait sauté dans tout le quartier, nous nous sommes retrouvés tous les trois dans le salon à la lueur des bougies. Le silence était lourd.
Soudain, maman a pris la parole :
« Camille… Je vais partir chez ta tante demain matin. Je ne veux pas être un poids pour vous deux. »
Julien n’a rien dit. J’ai éclaté en sanglots.
« Non ! Ce n’est pas à toi de partir ! C’est moi qui devrais m’en aller si quelqu’un doit partir ! »
Maman m’a serrée contre elle.
« Ma chérie… Tu dois vivre ta vie maintenant. Je t’aime assez pour te laisser partir si c’est ce qu’il faut pour ton bonheur. »
Je me suis sentie déchirée en deux. Comment choisir entre celle qui m’a tout donné et celui que j’ai choisi d’aimer ?
Le lendemain matin, maman a fait sa valise en silence. Julien est parti travailler sans un mot. J’ai aidé maman à descendre sa valise jusqu’à la voiture de ma tante qui l’attendait devant la porte.
Avant de monter dans la voiture, elle m’a regardée droit dans les yeux :
« N’oublie jamais d’où tu viens, Camille. Mais n’oublie pas non plus où tu veux aller… »
Je suis restée seule sur le trottoir, le cœur en miettes.
Aujourd’hui encore, je me demande : ai-je fait le bon choix ? Peut-on vraiment demander à quelqu’un d’abandonner sa famille pour l’amour ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?