Entre Deux Amours : Mon Mari, Mon Enfant, Mon Choix
« Tu dois choisir, Camille. C’est moi ou ce bébé. » Les mots de Julien résonnent encore dans ma tête, comme un écho douloureux qui refuse de s’éteindre. Nous sommes assis dans la cuisine, la lumière du matin filtre à travers les volets, dessinant des ombres sur la table. Je serre ma tasse de café entre mes mains tremblantes, incapable de répondre. Comment peut-on demander à une femme de choisir entre l’homme qu’elle aime et l’enfant qu’elle porte ?
Julien n’a jamais été un homme facile. Fils unique d’une famille bourgeoise de Lyon, il a grandi dans le confort, avec des principes stricts et une vision très claire de ce que devait être sa vie. Nous nous sommes rencontrés à la fac, à Lyon 2, lors d’un séminaire sur la littérature du XIXe siècle. Il m’a séduite par son intelligence, sa passion pour la poésie, et cette façon qu’il avait de me regarder comme si j’étais la seule femme au monde. Mais derrière son charme, il y avait une rigidité, une peur du changement, que je n’ai comprise que bien plus tard.
Quand j’ai appris que j’étais enceinte, j’ai ressenti un mélange d’euphorie et de terreur. Nous n’avions pas prévu d’avoir un enfant si tôt. Je venais de décrocher un poste de documentaliste dans un collège à Villeurbanne, et Julien venait d’être promu dans son cabinet d’avocats. Mais au fond de moi, j’ai su tout de suite que je voulais garder ce bébé. Quand je l’ai annoncé à Julien, il est resté silencieux, le regard perdu dans le vide. Puis, il a explosé :
— Tu ne peux pas me faire ça, Camille ! Ce n’est pas le moment, tu le sais très bien !
J’ai tenté de le rassurer, de lui dire qu’on trouverait une solution, qu’on s’en sortirait. Mais il s’est enfermé dans un mutisme glacial, évitant tout contact, rentrant de plus en plus tard le soir. Les semaines ont passé, et la tension est devenue insupportable. Un soir, alors que je préparais le dîner, il a posé son ultimatum. J’ai cru m’effondrer.
J’ai passé la nuit à pleurer, à tourner en rond dans notre petit appartement du 6ème arrondissement. Ma mère, qui habite à Annecy, m’a appelée le lendemain. Elle a tout de suite compris que quelque chose n’allait pas. « Camille, tu dois penser à toi, à ce que tu veux vraiment. » Mais ce que je voulais, c’était garder mon mari et mon bébé. Pourquoi fallait-il choisir ?
Les jours suivants, Julien a commencé à me fuir. Il dormait sur le canapé, ne me parlait presque plus. J’ai essayé de lui parler, de lui expliquer ce que je ressentais, mais il s’est braqué. « Tu ne comprends pas, Camille. Je ne suis pas prêt à être père. Je ne veux pas de cette vie. »
J’ai fini par prendre ma décision. J’ai choisi mon bébé. J’ai cru, naïvement, que Julien finirait par accepter, qu’il verrait dans les yeux de notre enfant tout l’amour que nous pouvions partager. Mais il a fait ses valises, un matin de février, sans un mot, sans un regard. J’ai entendu la porte claquer, et j’ai su que rien ne serait plus jamais comme avant.
Les mois qui ont suivi ont été un mélange de solitude et de force insoupçonnée. J’ai continué à travailler, à affronter les regards compatissants de mes collègues, les questions indiscrètes de la famille de Julien, qui m’accusait d’avoir détruit leur fils. Ma mère venait souvent m’aider, mais la nuit, je me retrouvais seule face à mes doutes. Est-ce que j’avais fait le bon choix ? Est-ce que mon enfant allait souffrir de l’absence de son père ?
La naissance de Léa a tout bouleversé. Quand je l’ai tenue dans mes bras pour la première fois, j’ai ressenti un amour si puissant que j’en ai oublié la douleur, la peur, la solitude. Mais très vite, la réalité m’a rattrapée. Julien n’est pas venu à la maternité. Il n’a jamais demandé à voir sa fille. J’ai dû affronter seule les nuits blanches, les pleurs, les premiers sourires. Parfois, je me surprenais à lui écrire des messages que je n’envoyais jamais : « Léa a souri aujourd’hui. Elle te ressemble tellement… »
Un soir, alors que Léa avait six mois, Julien m’a appelée. Sa voix était froide, distante. « Je veux divorcer, Camille. Je ne reviendrai pas. » J’ai senti mon cœur se briser une seconde fois. J’ai signé les papiers, la main tremblante, en me demandant comment j’allais expliquer à ma fille l’absence de son père.
La vie a repris son cours, différente, plus dure, mais aussi plus vraie. J’ai appris à me débrouiller seule, à demander de l’aide quand il le fallait. J’ai rencontré d’autres mères célibataires, à la crèche, au parc, qui partageaient la même fatigue, la même force. J’ai compris que je n’étais pas seule, que notre société juge trop vite les femmes qui choisissent leur enfant avant tout.
Aujourd’hui, Léa a trois ans. Elle court dans l’appartement, rit aux éclats, me serre dans ses bras avec une tendresse infinie. Parfois, elle me demande où est son papa. Je lui réponds qu’il vit ailleurs, qu’il l’aimera peut-être un jour à sa façon. Je ne sais pas si j’ai fait le bon choix, mais je sais que je n’aurais pas pu vivre autrement. L’amour d’une mère n’a pas de condition, pas de limite.
Alors, dites-moi : qu’auriez-vous fait à ma place ? Peut-on vraiment demander à une femme de choisir entre l’amour d’un homme et celui de son enfant ?