Entre amour et excuses : Ma vie avec ma belle-mère, mes enfants et les vérités tues
« Tu sais, Claire, ça me manque tellement de ne pas voir les petits… » La voix de Monique résonne dans la cuisine, alors que je range les courses, le cœur serré. Elle est là, assise à la table, une tasse de thé à la main, le regard perdu dans le vide. Je serre les dents. Encore cette phrase. Encore cette plainte qui me transperce comme une aiguille.
« Tu pourrais venir samedi, maman », propose Paul, mon mari, qui tente maladroitement de détendre l’atmosphère. Mais Monique soupire déjà, secouant la tête : « Oh non, samedi je dois aider Simone avec son déménagement… Et dimanche, j’ai la chorale. »
Je me retiens de répondre. Les enfants, Lucie et Arthur, jouent dans le salon. Ils n’entendent pas ces échanges, mais ils sentent la tension. Je le sais. Ils deviennent silencieux quand leur grand-mère est là, comme s’ils pressentaient que quelque chose cloche.
Monique repart toujours aussi vite qu’elle est venue. Elle laisse derrière elle un parfum de lavande et une traînée d’amertume. Paul hausse les épaules : « Elle est fatiguée, tu sais… » Mais moi, je n’en peux plus de ces excuses. Depuis des années, elle répète qu’elle veut être présente pour ses petits-enfants, mais il y a toujours une raison pour ne pas venir : un rendez-vous chez le médecin, un déjeuner avec une amie, une réunion d’association…
Un soir d’automne, alors que la pluie tambourine sur les vitres et que les enfants dorment enfin, je craque. Je m’effondre sur le canapé à côté de Paul.
— Tu ne trouves pas ça injuste ? Elle dit qu’elle veut voir Lucie et Arthur mais elle ne fait jamais l’effort…
— Elle est comme ça, tu sais bien…
— Non, justement ! Je ne comprends pas pourquoi elle fait semblant !
Paul soupire longuement. Il ne sait plus quoi dire. Il aime sa mère mais il voit bien que quelque chose cloche. Moi, je me sens prise au piège entre ses attentes à elle et les besoins de mes enfants.
Le lendemain matin, Lucie me demande :
— Maman, pourquoi mamie ne vient jamais nous voir à l’école ?
Je reste sans voix. Comment expliquer à une enfant de six ans que l’amour peut parfois être plein d’excuses ?
Les semaines passent. Monique envoie des messages : « J’espère que tout va bien avec les enfants », « Ils me manquent tant ». Mais quand je propose une visite ou une sortie au parc, elle décline toujours poliment.
Un dimanche de décembre, alors que la ville s’illumine pour Noël, je décide d’aller chez elle avec les enfants sans prévenir. J’ai besoin de comprendre. Nous arrivons devant son immeuble à Montreuil. Lucie serre fort ma main.
Monique ouvre la porte, surprise.
— Oh… Claire ? Les enfants ?
— On passait dans le quartier… On voulait te faire un coucou.
Elle hésite un instant puis nous laisse entrer. L’appartement sent le gâteau aux pommes. Sur la table du salon, des albums photos sont ouverts. Je vois des photos de Paul enfant, puis de Lucie et Arthur bébés. Monique tremble un peu en servant du jus d’orange.
Lucie s’approche d’elle :
— Tu peux jouer avec moi ?
Monique sourit tristement.
— Bien sûr ma chérie…
Mais je vois bien qu’elle est mal à l’aise. Elle regarde sa montre plusieurs fois. Au bout d’une demi-heure, elle s’excuse :
— Je dois appeler Simone…
Nous repartons sous la pluie fine. Les enfants sont déçus. Moi aussi.
Le soir même, Paul trouve une lettre sur la table du salon. C’est Monique qui l’a déposée dans notre boîte aux lettres en rentrant.
« Ma chère Claire,
Je sais que tu me trouves distante avec les enfants. Ce n’est pas que je ne veux pas être présente… Mais j’ai peur de ne pas être à la hauteur. J’ai peur qu’ils ne m’aiment pas comme ils aiment leur autre grand-mère. J’ai peur de mal faire… Alors je trouve des excuses. Je suis désolée si je vous fais du mal sans le vouloir.
Monique »
Je relis la lettre plusieurs fois. Je pleure en silence. Toutes ces années à croire qu’elle ne voulait pas… alors qu’elle avait juste peur.
Le lendemain matin, j’appelle Monique.
— Monique… On peut parler ?
— Oui…
— Je crois qu’on a toutes les deux besoin d’aide pour se comprendre.
Le silence au bout du fil est lourd mais porteur d’espoir.
Depuis ce jour-là, j’essaie d’être plus patiente. J’invite Monique à participer à des petits moments simples : venir chercher Lucie à l’école avec moi, préparer un gâteau ensemble le mercredi après-midi… Ce n’est pas parfait mais c’est un début.
Parfois je me demande : Combien de familles vivent avec ces non-dits qui nous rongent ? Où s’arrête la sincérité et où commencent les excuses ? Est-ce qu’on peut vraiment apprendre à se dire les choses avant qu’il ne soit trop tard ?