Éloignement : Quand mes filles m’échappent après le divorce

— Papa, je ne veux pas venir ce week-end.

La voix d’Emma, à peine audible au téléphone, me transperce comme une lame froide. Je reste figé, le combiné collé à l’oreille, incapable de répondre. Dans le salon silencieux de mon appartement à Nantes, la lumière grise du matin tombe sur les jouets abandonnés de mes filles, vestiges d’un temps où leur rire emplissait encore ces murs.

— Tu… tu es sûre ? Tu avais promis qu’on ferait des crêpes ensemble…

Un silence. Puis un soupir à peine retenu.

— Maman a dit qu’on devait aller chez Mamie. Et puis… Élodie veut rester avec elle aussi.

Je sens ma gorge se serrer. Depuis le divorce, chaque week-end sans elles est une défaite, un rappel cruel que je ne suis plus qu’un parent à temps partiel. Douze ans de mariage avec Nora, balayés en quelques mois de disputes, de reproches murmurés derrière des portes closes. Et maintenant, ce vide.

Je raccroche, la main tremblante. Sur la table basse, une photo d’Emma et Élodie me fixe : deux petites filles aux yeux rieurs, perchées sur mes épaules lors d’un pique-nique au parc de Procé. Je ferme les yeux, revois leurs cheveux emmêlés par le vent, leurs cris de joie. Où sont passés ces instants ?

Le soir venu, je compose le numéro de Nora. Elle décroche aussitôt, sa voix glaciale :

— Oui ?

— Nora… Je voulais juste comprendre pourquoi les filles ne veulent plus venir. Est-ce que j’ai fait quelque chose ?

Un rire bref, amer.

— Antoine, tu sais très bien pourquoi. Elles sont fatiguées de faire la navette tous les quinze jours. Et puis… elles grandissent. Elles ont besoin de stabilité.

Je retiens un sanglot. Stabilité ? Depuis quand suis-je devenu l’instable ? J’ai tout fait pour elles : trouvé un appartement près de leur école, aménagé une chambre à leur goût, acheté leurs céréales préférées… Mais rien n’y fait. La distance s’installe, insidieuse.

Le lendemain matin, je croise mon voisin, Monsieur Lefèvre, dans l’escalier.

— Alors Antoine, les filles sont là ce week-end ?

Je secoue la tête.

— Non… Elles restent chez leur mère.

Il pose une main compatissante sur mon épaule.

— Courage. Les enfants sentent tout, tu sais. Mais il ne faut pas lâcher.

Je hoche la tête sans conviction. Comment lutter contre l’évidence ? Chaque message d’Emma devient plus bref, chaque appel d’Élodie plus rare. Parfois, j’ai l’impression qu’elles m’oublient peu à peu.

Un samedi pluvieux, je décide d’aller les voir à la sortie du cours de danse d’Élodie. J’attends sous un parapluie devant la salle municipale. Quand elles sortent enfin, main dans la main avec Nora, mon cœur s’emballe.

— Coucou les filles !

Emma détourne les yeux. Élodie me lance un sourire timide.

— Papa…

Nora s’interpose aussitôt.

— Antoine, tu n’as pas prévenu. Ce n’est pas le moment.

— Je voulais juste les voir cinq minutes…

— Ce n’est pas comme ça que ça marche ! Tu dois respecter leur rythme.

Je sens la colère monter.

— Leur rythme ? Ou le tien ? Tu ne peux pas m’effacer comme ça !

Emma se crispe et serre la main de sa mère. Élodie baisse la tête. Je comprends que j’ai perdu cette bataille avant même de l’avoir commencée.

Le soir même, je reçois un message d’Emma : « Papa, laisse-nous un peu tranquilles stp. »

Je relis ces mots des dizaines de fois. Comment en sommes-nous arrivés là ? J’ai l’impression d’être devenu un étranger dans la vie de mes propres enfants.

Les semaines passent. Je multiplie les tentatives : lettres glissées dans leurs sacs d’école, invitations à des sorties au cinéma ou au zoo… Parfois Élodie accepte, mais Emma refuse presque toujours. À chaque refus, c’est une blessure nouvelle.

Un dimanche matin, alors que je prépare des crêpes pour moi seul, Élodie m’appelle en cachette.

— Papa… Tu me manques.

Ma voix tremble.

— Toi aussi ma puce… Tu veux venir aujourd’hui ?

Un silence gêné.

— Maman dit que c’est mieux si on reste ensemble ce week-end… Mais je t’aime fort.

Je raccroche en pleurant pour la première fois depuis des années. Je me sens impuissant face à cette guerre silencieuse où personne ne gagne vraiment.

À Noël, j’insiste pour avoir les filles au moins le 24 au soir. Nora accepte à contrecœur. Je décore l’appartement comme jamais : guirlandes lumineuses, sapin immense, cadeaux soigneusement emballés. Quand elles arrivent enfin, Emma reste distante tandis qu’Élodie saute dans mes bras.

Au dîner, j’essaie de détendre l’atmosphère.

— Vous vous souvenez quand on faisait des batailles de boules de neige dans le jardin ?

Emma hausse les épaules.

— C’était avant…

Avant quoi ? Avant que tout explose ? Avant que je devienne ce père du dimanche ?

Après le repas, alors qu’Élodie s’endort sur le canapé, Emma s’approche timidement.

— Papa… Pourquoi tu cries toujours sur maman ?

Je reste sans voix. Est-ce cela qu’elle retient de nous ? Les disputes ? Les portes qui claquent ?

— Je suis désolé… Je ne voulais pas te faire de mal.

Elle détourne les yeux et file dans sa chambre improvisée.

Cette nuit-là, je dors mal. Je repense à toutes ces années où j’ai cru que l’amour suffisait à tout réparer. Mais parfois l’amour ne suffit pas ; il faut aussi du temps, du dialogue et du pardon.

Aujourd’hui encore, je me bats pour garder ma place dans leur vie. J’apprends à être patient, à accepter leurs silences sans y voir un rejet définitif. Mais chaque jour sans elles est une épreuve.

Est-ce que mes filles finiront par me pardonner ? Est-ce qu’un jour elles comprendront que je me suis battu pour elles autant que j’ai pu ? Ou bien suis-je condamné à rester ce père en pointillés dans leur histoire ?