Dans l’ombre du mépris : Fille de personne
— Tu pourrais au moins faire un effort, Camille !
La voix de mon père claque dans la cuisine, froide comme la porcelaine de la tasse qu’il tient entre ses doigts. Je baisse les yeux sur la table, les mains crispées sur le tissu rêche de ma jupe. À côté de moi, Élise, ma demi-sœur, rit doucement à une blague que je n’ai pas entendue. Elle est belle, Élise, avec ses cheveux blonds et son sourire assuré. Elle est la fille parfaite, celle qui ne fait jamais de vagues. Moi, je suis l’ombre.
Demain, j’aurai seize ans. Mais il n’y aura pas de gâteau, pas de bougies. Ma mère est morte il y a six mois et depuis, la maison s’est remplie d’un silence épais, coupant comme le vent d’hiver sur les quais de la Garonne. Mon père ne me regarde plus. Il ne voit que la nouvelle famille qu’il s’est construite avec Claire, la mère d’Élise. Moi, je suis le vestige d’un passé qu’il voudrait oublier.
— Tu pourrais au moins sourire un peu, souffle Claire en débarrassant mon assiette à moitié pleine. On dirait que tu fais exprès d’être triste.
Je voudrais hurler. Leur dire que je n’ai pas choisi cette tristesse, que je donnerais tout pour retrouver le rire de maman, son parfum de lavande dans les draps du dimanche matin. Mais les mots restent coincés dans ma gorge. Je me lève brusquement et monte dans ma chambre, claquant la porte derrière moi.
Dans le miroir, mon visage me semble étranger. Mes yeux sont cernés, mes joues creusées par les nuits blanches à pleurer en silence. Je repense à la dernière fois où maman m’a serrée dans ses bras : « Tu es forte, Camille. Ne laisse jamais personne te faire croire le contraire. »
Mais comment être forte quand on se sent invisible ?
Le lendemain matin, je descends dans la cuisine en espérant un signe, un mot doux, un simple « bon anniversaire ». Mais il n’y a que le bruit des couverts et le parfum du café brûlé. Élise reçoit un message sur son téléphone et éclate de rire.
— Papa, tu peux m’emmener chez Juliette ce soir ? On révise ensemble pour le bac blanc.
— Bien sûr, ma chérie.
Je serre les poings sous la table. Personne ne me demande ce que je veux faire aujourd’hui. Personne ne se souvient que c’est mon anniversaire.
Au lycée, tout le monde semble pressé, absorbé par ses propres problèmes. Je croise Thomas dans le couloir — il était mon ami avant que tout ne change — mais il détourne les yeux. Peut-être que je fais peur avec ma tristesse.
À midi, je m’assois seule sous le vieux platane de la cour. Je sors mon carnet et commence à écrire :
« Si je criais très fort, est-ce que quelqu’un m’entendrait ? »
Les mots coulent sur le papier comme des larmes. J’écris tout ce que je n’ose pas dire : la colère contre mon père, la jalousie envers Élise, la douleur de ne plus avoir de mère. J’écris jusqu’à ce que mes doigts tremblent.
Le soir venu, je rentre à la maison. Il fait déjà nuit. Dans le salon, Claire et mon père discutent à voix basse. Je surprends quelques mots :
— Elle doit faire des efforts…
— C’est une adolescente…
— Oui mais Élise aussi et regarde comme elle s’en sort bien…
Je monte dans ma chambre sans bruit. Sur mon lit, il y a une enveloppe blanche. Mon cœur bat plus vite : enfin un signe ? Je l’ouvre fébrilement. C’est une carte signée Élise : « Joyeux anniversaire Camille ! »
Pas un mot de mon père.
Je m’effondre sur le lit et laisse les sanglots me secouer tout entière. Pourquoi suis-je toujours celle qu’on oublie ?
Le lendemain matin, je décide de ne pas aller en cours. J’erre dans les rues de Bordeaux, sans but. Je m’arrête devant la vitrine d’une librairie où maman m’emmenait parfois. À l’intérieur, une vieille dame me sourit.
— Tu cherches quelque chose ?
Je secoue la tête mais elle insiste :
— Parfois, un livre peut changer une vie.
Je prends un roman au hasard et m’assois dans un coin. Les mots me réchauffent un peu le cœur. Je me sens moins seule.
En rentrant chez moi ce soir-là, je trouve Élise assise sur mon lit.
— Camille… Je suis désolée si tu crois que je prends toute la place…
Je la regarde sans savoir quoi répondre.
— Tu sais… moi aussi j’ai perdu quelque chose en arrivant ici. Ma mère n’est plus la même depuis qu’elle vit avec ton père… On dirait qu’elle veut tout contrôler…
Pour la première fois, je vois Élise autrement : elle aussi porte ses blessures.
Nous restons silencieuses un moment puis elle me tend la main.
— On pourrait essayer d’être sœurs… vraiment…
J’hésite puis serre sa main dans la mienne.
Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, je sens une chaleur familière envahir ma poitrine. Peut-être que je ne suis pas aussi seule que je le croyais.
Mais au fond de moi subsiste une question lancinante : combien d’enfants en France grandissent ainsi dans l’ombre du mépris ou du silence ? Combien cherchent leur voix sans jamais la trouver ?