Chaque soir, recommencer : Jusqu’où peut-on s’oublier pour l’autre ?

« Encore des restes, Suzanne ? Tu sais bien que je n’aime pas ça. »

La voix de Pierre résonne dans la cuisine, tranchante comme une lame. Je serre la cuillère en bois dans ma main, les jointures blanchies par la tension. Il est 19h30, la soupe mijote à peine, et déjà je sens la fatigue m’écraser. Je voudrais lui répondre, crier même, mais je ravale mes mots comme on ravale une gorgée trop chaude : ça brûle, mais ça ne sort pas.

Depuis vingt-deux ans, chaque soir, je cuisine. Pas un plat réchauffé, pas un reste du midi. Pierre veut du frais, du fait-maison, comme sa mère le faisait. « Une vraie femme sait nourrir son homme », disait-elle. Et moi, j’ai cru que c’était ça, aimer : se plier, se taire, recommencer.

Ma fille, Camille, me regarde du coin de l’œil. Elle a seize ans et déjà la révolte au bord des lèvres. « Maman, pourquoi tu te laisses faire ? » Elle ne comprend pas. Ou peut-être qu’elle comprend trop bien. Je lui souris faiblement : « C’est comme ça… »

Mais ce soir-là, tout explose. Pierre rentre plus tôt que prévu. Il pose sa sacoche sur la table avec fracas.

— Suzanne ! Il est où le dîner ?

— Ça arrive…

— Tu sais que j’ai horreur d’attendre. Et puis cette odeur… Tu as encore refait la même soupe ?

Je sens mes mains trembler. Je voudrais tout lâcher, partir en courant dans la rue, hurler ma lassitude à la lune. Mais je reste là, figée.

Camille claque sa chaise contre le carrelage.

— Papa, tu pourrais au moins dire merci !

Pierre la fusille du regard.

— Ce n’est pas à toi de me dire comment parler à ta mère.

Le silence tombe, lourd comme une chape de plomb. Je pose la soupière sur la table. Pierre sert son assiette sans un mot. Je m’assois en face de lui, le cœur battant trop fort.

Le repas se passe dans une tension glaciale. Camille quitte la table avant le dessert. Pierre soupire.

— Tu vois ce que tu fais ? Tu montes ta fille contre moi.

Je baisse les yeux sur ma serviette froissée.

— Je ne monte personne contre toi…

— Si tu étais plus attentive…

Je n’écoute plus. Les mots glissent sur moi comme la pluie sur les vitres. Je pense à ma mère, à ses mains usées par le travail et à ses silences résignés. Est-ce donc ça, être femme ? S’effacer jusqu’à disparaître ?

La nuit tombe sur la maison. Je range la cuisine en silence. Camille vient me retrouver.

— Maman… tu ne peux pas continuer comme ça.

Je m’effondre contre elle, les larmes coulant sans bruit.

— Je suis fatiguée, Camille… tellement fatiguée.

Elle me serre fort.

— Tu as le droit de penser à toi aussi.

Mais comment faire ? Demain matin, il faudra recommencer : préparer le petit-déjeuner, faire les courses, anticiper le dîner du soir. Pierre ne changera pas. Il ne voit même pas mon épuisement.

Le lendemain matin, je croise ma voisine, Martine, devant l’immeuble.

— Tu as l’air pâle, Suzanne… Tout va bien ?

Je souris machinalement.

— Oui, juste un peu fatiguée.

Elle me prend la main.

— Tu sais… On n’est pas obligées de tout porter seules.

Ses mots me touchent plus que je ne veux l’admettre. Mais à qui demander de l’aide ? À mes sœurs qui vivent loin ? À mes amies qui ont leurs propres soucis ?

Le soir venu, je décide de faire différemment. J’annonce à Pierre :

— Ce soir, il y aura des restes d’hier.

Il me regarde comme si je venais de lui annoncer une catastrophe nationale.

— Tu te moques de moi ?

Je prends une grande inspiration.

— Non. J’ai besoin de souffler un peu aussi.

Il claque sa serviette sur la table et quitte la pièce sans un mot. Mon cœur bat la chamade mais je sens une étrange légèreté m’envahir. Camille me serre dans ses bras.

— Bravo maman…

Ce n’est qu’un petit pas. Mais ce soir-là, pour la première fois depuis des années, je mange sans boule dans la gorge.

Les jours suivants sont difficiles. Pierre boude, parle à peine. Mais je tiens bon. Je commence à sortir marcher avec Martine le matin. À lire un livre au lieu de repasser les chemises. À rire avec Camille devant une vieille comédie française.

Un soir, Pierre rentre plus tard que d’habitude. Il s’assoit en face de moi dans la cuisine.

— Tu as changé…

Je le regarde droit dans les yeux pour la première fois depuis longtemps.

— Oui. J’en avais besoin.

Il détourne le regard mais ne dit rien de plus. Peut-être qu’il comprendra un jour. Ou peut-être pas.

Mais ce soir-là, en me couchant, je me sens vivante à nouveau.

Est-ce que c’est ça, le début du bonheur ? Ou bien suis-je égoïste de penser enfin à moi ? Qu’en pensez-vous ?