C’est juste la famille, non ?
« Tu peux bien trouver un burger en plus pour ton neveu, non ? C’est juste la famille ! »
La voix de Camille résonne encore dans ma tête, aiguë, pressée, presque coupable. Je serre le téléphone entre mes doigts, debout dans ma petite cuisine de Montrouge, le regard perdu sur la poêle où grésillent trois steaks hachés. Trois, pas quatre. J’avais tout calculé : moi, mon fils Hugo, et ma compagne Sophie. Pas de place pour l’imprévu, pas ce soir, pas après une semaine à courir entre le boulot et les devoirs.
« Camille, tu aurais pu prévenir… »
Elle soupire à l’autre bout du fil. J’imagine déjà son sourire désarmant, celui qui lui a toujours permis d’obtenir ce qu’elle voulait. « Je sais, Paul, mais tu me connais… J’ai eu cette opportunité à Lyon, je ne pouvais pas la laisser passer ! Et puis tu es mon grand frère, tu as toujours su t’occuper de moi… »
Je ferme les yeux. Les souvenirs affluent : nos disputes d’enfants dans la maison de nos parents à Tours, ses crises de larmes quand elle perdait son doudou, mes promesses murmurées dans le noir. Mais aujourd’hui, j’ai quarante ans, un boulot stressant à la mairie, un loyer à payer et un fils qui compte sur moi. Je ne suis plus ce grand frère disponible à toute heure.
La sonnette retentit. Trop tard pour protester. Camille débarque avec Arthur, son fils de huit ans, les bras chargés de sacs plastiques et le visage rougi par le vent. Elle me serre dans ses bras avant que je puisse dire un mot. Arthur file déjà vers Hugo, deux enfants qui ne se sont vus que trois fois mais qui se retrouvent comme s’ils étaient frères.
Sophie arrive dans la cuisine, les sourcils froncés. « Paul… Tu m’avais dit qu’on serait tranquilles ce soir. »
Je hausse les épaules, impuissant. « C’est Camille… Elle n’avait nulle part où aller. »
Le dîner est tendu. Camille parle sans arrêt de son nouveau boulot à Lyon — assistante dans une agence immobilière — et des galères pour trouver un logement. Elle laisse entendre qu’elle pourrait rester quelques jours chez nous, « le temps de s’installer ». Je sens Sophie se crisper à côté de moi.
« Tu sais que notre appart est petit… » je tente.
Camille sourit : « Mais c’est temporaire ! Et puis tu as toujours été là pour moi… »
Après le repas, alors que les enfants jouent dans la chambre d’Hugo, Sophie explose : « Ce n’est pas possible, Paul ! On n’a pas la place ni les moyens pour deux personnes en plus ! »
Je me sens pris au piège entre ma sœur et ma compagne. La culpabilité me ronge. Est-ce que je suis un mauvais frère si je refuse d’aider Camille ? Ou un mauvais compagnon si je laisse cette situation s’installer ?
La nuit est courte. J’entends Camille pleurer dans le salon. Je me lève, hésite devant la porte. Finalement j’entre.
« Ça va ? »
Elle essuie ses larmes d’un revers de manche. « Je suis désolée, Paul… Je voulais pas m’imposer… Mais j’ai personne d’autre. Papa et Maman sont loin, et toi… tu as toujours été mon repère. »
Je m’assois à côté d’elle. « Tu sais que j’ai mes propres galères aussi… »
Elle hoche la tête. « Je sais. Mais je croyais que la famille… c’était fait pour ça. »
Le lendemain matin, Hugo me demande pourquoi Arthur dort sur le canapé. Je lui explique que parfois, on doit aider ceux qu’on aime même si ce n’est pas facile.
Mais au fil des jours, la tension monte. Sophie s’éloigne ; elle passe plus de temps chez une amie. Les enfants se disputent pour des broutilles. Camille ne trouve pas d’appartement et commence à chercher du travail à Paris au lieu de Lyon.
Un soir, alors que je rentre du travail épuisé, je trouve Camille en train de fouiller dans mes papiers administratifs.
« Tu fais quoi ? »
Elle sursaute : « Je cherchais juste le numéro du propriétaire… Peut-être qu’il connaît quelqu’un qui loue un studio ? »
Je sens la colère monter : « Tu aurais pu demander ! Ce n’est pas chez toi ici ! »
Elle éclate en sanglots : « Désolée… Je voulais pas t’embêter… »
Je m’effondre sur une chaise. Tout remonte : les années où j’ai dû être l’adulte trop tôt parce que nos parents étaient débordés ; les sacrifices faits pour elle ; l’impression d’être toujours celui qui doit porter les autres.
Le lendemain matin, Sophie me dit qu’elle va dormir chez sa sœur « quelques jours ». Hugo me regarde avec des yeux inquiets.
Je prends Camille à part : « Il faut que tu partes. Je t’aime, mais je dois penser à ma famille aussi. »
Elle baisse la tête : « Je comprends… Je trouverai une solution. »
Le soir même, elle part avec Arthur chez une amie rencontrée sur Facebook.
L’appartement retrouve son calme mais il y a comme un vide. Hugo me demande si Arthur va revenir jouer bientôt ; Sophie revient mais garde ses distances.
Je repense à cette phrase : « C’est juste la famille ! » Est-ce que ça veut dire tout accepter ? Où est la limite entre solidarité et sacrifice de soi ?
Parfois je me demande : ai-je eu raison de poser mes limites ? Ou ai-je trahi ce lien invisible qui unit une fratrie ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?