Ce que signifie être mère quand sa propre fille vous oublie : Histoire de confiance, d’argent et de trahison
« Tu ne me fais pas confiance, maman ? » La voix de Camille résonne encore dans ma tête, pleine de reproche et d’impatience. C’était un soir de novembre, la pluie battait contre les vitres de mon petit appartement à Nantes. Camille était venue avec Julien, son mari, les yeux brillants d’espoir et d’inquiétude mêlés. Ils avaient besoin d’aide, disaient-ils. Un prêt, juste le temps que leur projet de boulangerie démarre. « Maman, c’est pour notre avenir… et puis, tu sais bien que tu peux compter sur nous plus tard. »
J’ai regardé ma fille, mon unique enfant, celle pour qui j’avais tout sacrifié. J’ai pensé à toutes ces années passées à me priver, à compter chaque centime en rêvant d’une vieillesse paisible entourée des miens. J’ai hésité, mais son regard suppliant a eu raison de mes doutes. J’ai signé ce chèque de 38 000 euros, toute ma vie sur un bout de papier.
Au début, tout semblait aller pour le mieux. Camille m’appelait chaque semaine, me racontait les travaux du local, les premiers clients, les petits bonheurs du quotidien. Je sentais sa gratitude dans sa voix, et cela suffisait à apaiser mes inquiétudes. Mais les mois ont passé, les appels se sont espacés. Puis plus rien. Silence.
J’ai tenté de la joindre. D’abord gentiment : « Ma chérie, comment vas-tu ? » Pas de réponse. Puis avec plus d’insistance : « Camille, j’aimerais avoir de tes nouvelles… » Toujours rien. Un jour, j’ai pris le train pour aller jusqu’à leur boulangerie à Angers. J’ai attendu devant la vitrine embuée, le cœur battant. Julien m’a vue la première. Il a blêmi, puis s’est approché : « Françoise… ce n’est pas le moment… On est débordés… »
Camille est sortie des coulisses, un tablier taché de farine autour de la taille. Elle m’a regardée comme une étrangère. « Maman, tu ne peux pas débarquer comme ça ! » J’ai senti mes jambes flancher. Je n’étais plus la mère aimante et indispensable ; j’étais devenue un problème.
Les semaines suivantes ont été un supplice. J’ai reçu une lettre recommandée : « Nous ne pouvons pas rembourser pour l’instant. Merci de ta compréhension. » Pas un mot d’excuse, pas un appel. Juste cette froideur administrative qui m’a glacée jusqu’aux os.
J’ai sombré dans une solitude amère. Mes voisines du troisième étage me demandaient : « Alors, ta fille vient te voir ce week-end ? » Je répondais par un sourire forcé, honteuse d’avouer la vérité. Les nuits étaient les pires ; je revoyais Camille petite fille, courant vers moi dans la cour de l’école, ses bras ouverts pour un câlin. Où était passée cette tendresse ?
Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur les toits gris de Nantes, j’ai reçu un message vocal : « Maman, arrête de nous harceler avec l’argent. On fait ce qu’on peut ! » Sa voix était sèche, étrangère. J’ai éclaté en sanglots.
Je me suis alors demandé : qu’est-ce que cela signifie vraiment d’être mère ? Est-ce donner sans compter ? Pardonner l’impardonnable ? Ou bien savoir dire non ? J’ai repensé à ma propre mère, à ses sacrifices silencieux et à ses colères rentrées. Avais-je reproduit le même schéma ?
Un matin, j’ai croisé Madame Lefèvre dans l’ascenseur. Elle m’a dit : « Vous savez, Françoise, nos enfants ne nous appartiennent pas… » Cette phrase m’a hantée toute la journée.
J’ai tenté d’écrire à Camille une dernière lettre :
« Ma chérie,
Je t’aime plus que tout au monde. Je ne t’en veux pas pour l’argent ; je t’en veux de m’avoir oubliée. J’aurais préféré perdre tout mon argent plutôt que ton amour.
Ta maman »
Je n’ai jamais reçu de réponse.
Aujourd’hui, je vis seule avec mes souvenirs et mes regrets. Je regarde les photos jaunies sur le buffet : Camille bébé dans mes bras, son premier cartable, nos vacances à La Baule… Je me demande où j’ai échoué.
Est-ce que l’amour maternel doit tout accepter ? Est-ce que donner trop finit par tout détruire ?
Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?