« Ce n’est plus chez nous » – Quand Maman a transformé l’appartement en champ de bataille

« Sors de ma vue, Camille ! Tu n’es plus ma fille ! »

La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, tranchante comme un couteau. Ce soir-là, dans notre petit appartement du 13e arrondissement de Paris, tout a explosé. Les murs, autrefois couverts de photos de vacances et de dessins d’enfance, semblaient se rapprocher, prêts à m’écraser sous le poids des mots. Je me suis figée, incapable de répondre, alors que mon frère Paul pleurait en silence dans la chambre d’à côté.

Je n’ai jamais compris comment on en est arrivé là. Avant, notre vie était banale, presque heureuse. Papa était parti quand j’avais huit ans, mais Maman avait tenu bon. Elle travaillait comme infirmière à l’hôpital Saint-Antoine, rentrait tard, fatiguée mais souriante. On dînait ensemble devant « Plus belle la vie », on riait des bêtises de Paul. Mais depuis quelques mois, tout avait changé. Maman rentrait plus tard encore, le visage fermé. Elle ne parlait plus, ou alors pour crier.

Ce soir-là, tout est parti d’un rien. Un plat cassé, une mauvaise note en maths. Mais je crois que c’était juste la goutte de trop. Elle s’est mise à hurler, à jeter des objets. « Vous me pourrissez la vie ! » J’ai voulu la prendre dans mes bras, lui dire que je l’aimais. Elle m’a repoussée violemment.

Paul est sorti de sa chambre, les yeux rouges. « Arrêtez… » Il suppliait, mais elle ne l’a même pas regardé. Elle a attrapé son sac et claqué la porte derrière elle. Le silence qui a suivi était assourdissant.

Les jours suivants ont été un enfer. Maman ne rentrait plus que pour dormir, parfois même pas du tout. Je devais m’occuper de Paul, préparer les repas avec ce qu’il restait dans le frigo. J’ai raté des cours au lycée Voltaire parce que je n’arrivais plus à me lever le matin. Les voisins commençaient à parler : « La mère de Camille a pété les plombs… »

Un soir, elle est rentrée ivre. Elle a jeté nos affaires par la fenêtre en hurlant : « Ce n’est plus chez vous ici ! » J’ai couru ramasser les cahiers de Paul dans la cour, sous le regard gêné des voisins. J’avais honte, mais surtout peur.

J’ai essayé d’appeler mon père. Il vit à Lyon avec sa nouvelle femme et leur bébé. Il m’a dit : « Je ne peux rien faire, Camille. Ta mère va mal… » J’ai compris qu’on était seuls.

À l’école, les profs ont remarqué mon absence. Madame Lefèvre, ma prof de français, m’a prise à part :
— Camille, tu veux en parler ?
J’ai fondu en larmes dans son bureau. Elle a appelé l’assistante sociale.

C’est là que tout s’est accéléré : rendez-vous à la mairie du 13e, signalement à l’Aide Sociale à l’Enfance. On m’a proposé un foyer pour mineurs. J’ai refusé : je ne voulais pas laisser Paul seul avec elle.

Un soir d’hiver, alors qu’il faisait déjà nuit à 17h, Maman est rentrée plus tôt que d’habitude. Elle s’est assise sur le canapé et a pleuré toutes les larmes de son corps.
— Je suis désolée… Je n’y arrive plus…
Je me suis assise à côté d’elle sans oser la toucher.
— Pourquoi tu nous fais ça ?
Elle a haussé les épaules.
— Je suis fatiguée… J’ai tout raté…

Paul est venu s’asseoir entre nous. Il a pris sa main.
— On peut recommencer ?
Elle a secoué la tête.
— Je crois pas…

Quelques jours plus tard, elle est partie pour de bon. Un mot sur la table : « Je dois me soigner. Prenez soin l’un de l’autre. »

On s’est retrouvés seuls dans cet appartement trop grand pour deux adolescents. Les services sociaux sont venus nous voir. On a failli être placés séparément. Mais Madame Lefèvre s’est battue pour nous :
— Ils ont besoin l’un de l’autre !

On nous a laissé une chance : une tutrice légale, des visites régulières d’une assistante sociale, et surtout la promesse que Maman reviendrait peut-être un jour.

Les mois ont passé. J’ai appris à faire les courses avec peu d’argent, à gérer les factures EDF qui s’accumulaient sur la table du salon. Paul faisait des cauchemars la nuit ; je venais m’allonger près de lui pour le rassurer.

À l’école, certains se moquaient : « La famille cassos ! » Mais d’autres m’ont tendu la main. Léa m’a invitée chez elle pour Noël ; son père m’a offert un livre sur la résilience.

Un matin de printemps, j’ai reçu une lettre de Maman depuis un centre de repos en Bretagne :
« Je pense à vous chaque jour. Pardonne-moi si tu peux… »
Je n’ai pas su quoi répondre.

Aujourd’hui encore, je me demande si on peut vraiment pardonner à celle qui vous a abandonné quand vous aviez le plus besoin d’elle. Est-ce qu’on peut reconstruire un foyer sur des ruines ? Ou bien faut-il apprendre à vivre sans racines ?

Et vous… avez-vous déjà eu le sentiment que votre maison n’était plus un refuge ?