La femme parfaite qu’il n’a jamais connue : L’histoire de Zoé
« Tu pourrais au moins me regarder quand je te parle ! » Ma voix tremble, mais François ne lève même pas les yeux de son ordinateur. Il tape, il clique, il soupire. Depuis combien de temps n’a-t-il pas vraiment entendu ce que je dis ? Je me tiens là, dans la cuisine, une casserole à la main, le dîner refroidit sur la table. Les enfants, Lucie et Paul, sont déjà couchés. Le silence s’étire, pesant, presque cruel. Je me sens invisible, comme un fantôme qui hante sa propre vie.
Je me souviens du temps où il me regardait autrement. Quand il rentrait du travail, il m’embrassait, me demandait comment s’était passée ma journée. Aujourd’hui, il rentre tard, il grogne un « salut », il s’enferme dans son bureau. Je me suis longtemps dit que c’était la fatigue, le stress du boulot, la crise économique qui pèse sur tout le monde. Mais ce soir, je n’en peux plus. Ce soir, j’ai envie de hurler.
« François, tu m’entends ? »
Il lève enfin les yeux, agacé. « Quoi encore, Zoé ? »
Je sens les larmes monter, mais je me retiens. Je ne veux pas pleurer devant lui. Pas encore. J’ai trop pleuré ces derniers mois, seule dans la salle de bains, la porte fermée à clé pour que les enfants n’entendent pas. J’ai trop avalé de paroles, trop étouffé de rêves. Je voulais être une femme épanouie, une mère heureuse, une épouse aimée. Je ne suis plus rien de tout ça.
« J’ai l’impression que tu ne me vois plus. »
Il soupire, lève les yeux au ciel. « Tu dramatises toujours tout. Je travaille, c’est tout. Tu crois que c’est facile, toi, de ramener de l’argent à la maison ? »
Je serre les poings. Je travaille aussi, moi. Je fais des ménages chez les voisins, je garde les enfants des autres pour arrondir les fins de mois. Mais ça, il ne le voit pas. Il ne voit plus rien. Il ne voit pas que je me bats chaque jour pour que la maison tienne debout, pour que les enfants ne manquent de rien, pour que lui puisse se reposer quand il rentre.
Je repense à ma mère, à ses conseils : « Une femme doit savoir se taire pour préserver la paix du foyer. » Mais à quoi bon la paix, si c’est pour mourir à petit feu ?
La nuit tombe sur Paris. Je sors sur le balcon, j’allume une cigarette, même si j’ai promis d’arrêter. Je regarde les lumières de la ville, les couples qui rient en bas, les taxis qui filent. Je me demande ce que je fais là. Est-ce que je suis encore vivante, ou juste une ombre ?
Le téléphone vibre. Un message de Claire, ma meilleure amie : « Tu tiens le coup ? » Je tape vite : « Non. » Elle me répond aussitôt : « Viens dormir à la maison si tu veux. »
Je pourrais partir, là, maintenant. Prendre un sac, réveiller les enfants, claquer la porte. Mais je reste là, paralysée. J’ai peur. Peur de l’inconnu, peur de briser la famille, peur de regretter. Et si c’était moi, le problème ?
François me rejoint sur le balcon. Il s’appuie à la rambarde, sans me regarder. « Tu vas encore faire la tête longtemps ? »
Je le fixe. « Tu ne comprends pas, François. Je ne fais pas la tête. Je souffre. »
Il hausse les épaules. « Tu exagères. On a tout ce qu’il faut. Les enfants vont bien. Tu veux quoi de plus ? »
Je veux qu’on me voie. Qu’on m’écoute. Qu’on m’aime, tout simplement.
Je repense à notre rencontre, à la fac de lettres à Lyon. Il était drôle, passionné, il me faisait rire. On rêvait de voyages, de livres, de liberté. Où sont passés nos rêves ?
Le lendemain matin, je prépare le petit-déjeuner. Lucie me demande : « Maman, pourquoi tu pleures ? » Je sèche mes larmes, je souris. « Ce n’est rien, ma chérie. » Mais elle sait. Les enfants sentent tout.
Je croise le regard de Paul, qui me serre fort dans ses bras. Je me dis que je dois tenir, pour eux. Mais combien de temps encore ?
Le soir, je retrouve Claire au café du coin. Elle me prend la main. « Tu ne peux pas continuer comme ça, Zoé. Tu vaux mieux que ça. »
Je baisse les yeux. « J’ai peur, Claire. Peur de tout perdre. »
Elle me serre fort. « Tu t’es déjà perdue, Zoé. Il est temps de te retrouver. »
Je rentre tard. François dort déjà. Je m’allonge à côté de lui, je regarde le plafond. Je pense à toutes ces femmes qui, comme moi, hésitent à partir. On se dit qu’on va tenir encore un peu, pour les enfants, pour la maison, pour ne pas faire de vagues. Mais à force de se taire, on s’efface.
Je me lève, j’ouvre la fenêtre. L’air frais me fouette le visage. Je me sens vivante, pour la première fois depuis longtemps. Je prends une feuille, j’écris une lettre à François. Je lui dis tout. Ma solitude, mes peurs, mes rêves oubliés. Je lui dis que je pars, pour me retrouver. Pour ne plus être une ombre.
Je pose la lettre sur la table. Je prends un sac, j’embrasse mes enfants endormis. Je sors dans la nuit parisienne, le cœur battant, les larmes aux yeux, mais le dos droit.
Est-ce que j’ai fait le bon choix ? Est-ce qu’on peut vraiment se reconstruire après avoir tout quitté ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?