Karma au rayon cinq : Drame au supermarché
— Tu ne peux pas avancer plus vite, Claire ? On va encore rater la promo sur le saumon !
La voix de Paul résonne, sèche, alors que je pousse le chariot entre les rayons bondés du Monoprix de la rue de Rennes. Mon cœur bat plus fort que d’habitude. Ce n’est pas la première fois que Paul s’impatiente, mais aujourd’hui, je sens que quelque chose est différent. Peut-être est-ce la fatigue, ou cette tension sourde qui s’est installée entre nous depuis quelques semaines. Je serre les dents, essayant de ne pas répondre, de ne pas déclencher une dispute devant tous ces inconnus.
Je me penche pour attraper un paquet de pâtes, mais Paul souffle bruyamment. Il attrape le chariot et le pousse devant moi, manquant de heurter une vieille dame qui cherche des tomates. Elle sursaute, me lance un regard désolé. Je lui souris faiblement, honteuse. Depuis quand ai-je accepté d’être traitée ainsi ?
— Paul, tu pourrais faire attention, murmuré-je, la voix tremblante.
Il ne répond pas. Il file vers le rayon cinq, celui des produits frais. Je le suis, le cœur lourd. Autour de moi, les gens s’agitent, discutent, rient parfois. J’envie leur légèreté. Nous arrivons devant le rayon, et là, une file d’attente s’est déjà formée devant la promotion tant convoitée. Paul peste, tape du pied.
— C’est pas possible, tout le monde s’est donné rendez-vous ou quoi ?
Je tente de calmer le jeu :
— On peut prendre autre chose, tu sais. Ce n’est pas grave si on n’a pas le saumon aujourd’hui.
Il me fusille du regard. Je baisse les yeux. Soudain, une voix familière me tire de mes pensées.
— Claire ? C’est bien toi ?
Je me retourne. Mon sang se glace. Devant moi se tient Sophie, mon amie d’enfance, que je n’ai pas vue depuis plus de dix ans. Elle a l’air radieuse, un petit garçon accroché à la main. Je bafouille, surprise :
— Sophie ! Mais… quelle surprise !
Paul, qui ne l’a jamais rencontrée, la regarde d’un air méfiant. Sophie, elle, m’embrasse chaleureusement. Je sens les larmes me monter aux yeux. Elle me parle de sa vie à Nantes, de son divorce difficile, de la force qu’elle a trouvée pour tout reconstruire. Son fils, Arthur, me sourit timidement. Je sens Paul s’agacer à côté de moi, il regarde sa montre, tape du pied.
— On n’a pas toute la journée, Claire, lâche-t-il sèchement.
Sophie le regarde, surprise par sa rudesse. Elle pose une main sur mon bras, me glisse à l’oreille :
— Ça va, toi ? Tu as l’air… fatiguée.
Je hoche la tête, incapable de parler. Je voudrais lui dire que non, ça ne va pas, que je me sens prisonnière d’une routine, d’un mariage qui s’effrite. Mais je me tais. Paul s’éloigne, furieux, me laissant seule avec Sophie.
— Tu sais, Claire, il ne faut pas accepter ça. Tu mérites mieux, tu le sais, non ?
Ses mots me frappent en plein cœur. Je détourne les yeux, honteuse. Je change de sujet, demande des nouvelles de sa mère, de son travail. Mais Sophie insiste, me regarde droit dans les yeux :
— Tu te souviens, au lycée, comme tu étais forte ? Tu n’avais peur de rien. Où est passée cette Claire-là ?
Je sens mes défenses s’effondrer. Je voudrais pleurer, hurler, tout lâcher. Mais je souris, faussement, et lui dis que tout va bien. Elle n’est pas dupe.
Au loin, j’entends Paul crier :
— Claire ! Dépêche-toi !
Sophie me serre fort dans ses bras, me glisse son numéro dans la main. Je la regarde s’éloigner, son fils sautillant à ses côtés. Je reste là, figée, le cœur en miettes.
Je rejoins Paul, qui fulmine. Il me reproche d’avoir perdu du temps, d’avoir raté la promotion. Je ne réponds pas. Je sens une colère sourde monter en moi. Arrivés à la caisse, il s’énerve contre la caissière, l’accuse d’être trop lente. Les gens nous regardent. J’ai honte, terriblement honte.
C’est alors qu’un homme derrière nous intervient. Il s’appelle Gérard, la soixantaine, moustache grise, accent du Sud. Il dit calmement :
— Monsieur, ce n’est pas la faute de la caissière. Vous n’êtes pas tout seul ici.
Paul se retourne, prêt à exploser. Mais Gérard ne cille pas. Il continue :
— Vous devriez avoir un peu de respect. On a tous des soucis, mais ce n’est pas une raison pour être désagréable.
Un silence s’installe. Paul, déstabilisé, ne sait que répondre. Je sens un frisson me parcourir. Pour la première fois, quelqu’un ose lui tenir tête. Je regarde Gérard, les larmes aux yeux, et il me sourit, complice.
En sortant du magasin, Paul marmonne, furieux. Mais moi, je me sens légère, presque soulagée. Je repense à Sophie, à ses mots, à Gérard et à son courage. Peut-être que la vie, parfois, nous envoie des signes. Peut-être que ce n’est pas un hasard si j’ai croisé Sophie aujourd’hui, si Gérard est intervenu.
Dans la voiture, Paul se tait. Je regarde par la fenêtre, le cœur battant. Je pense à tout ce que j’ai accepté, à tout ce que j’ai perdu de moi-même. Et si c’était le moment de changer ? Et si, au fond, le vrai karma, c’était d’oser se respecter soi-même ?
Je me tourne vers vous, lecteurs :
Avez-vous déjà eu l’impression que la vie vous envoyait un signe, au moment où vous en aviez le plus besoin ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?