Les yeux de la fraternité perdue : Histoire d’amitié, de violence et de seconde chance
« Camille, tu ne comprends rien ! Laisse-moi tranquille ! » Le claquement de la porte résonne encore dans ma mémoire, comme un coup de tonnerre qui aurait fendu mon cœur. Ce soir-là, dans ce minuscule appartement du quartier de la Guillotière à Lyon, j’ai compris que je venais de perdre Élodie, ma sœur de cœur, mon double, celle qui partageait mes secrets depuis la maternelle. Je suis restée plantée là, la main tremblante sur la poignée, incapable de bouger, de parler, de respirer.
Tout avait commencé si simplement. Nous étions deux gamines inséparables, courant dans les ruelles, riant sous la pluie, partageant nos rêves de liberté. Mais la vie, sournoise, avait d’autres plans. Élodie avait rencontré Julien, un garçon du quartier, charmeur, drôle, mais avec cette lueur sombre dans le regard. Au début, je n’ai rien vu. Ou plutôt, je n’ai pas voulu voir. Les bleus qu’elle cachait sous ses manches, les silences lourds, les excuses répétées : « Je suis tombée, c’est rien. » Moi, je voulais croire à ses mensonges, parce que la vérité me terrifiait.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur les toits de la ville, Élodie est arrivée chez moi, le visage marqué, les yeux rouges. « Camille, je crois que je ne peux plus… » Sa voix s’est brisée. J’ai voulu la prendre dans mes bras, la protéger, mais elle s’est reculée, comme si mon amour la brûlait. « Il a promis de changer, tu comprends ? Il m’aime, il a juste… il a du mal parfois. » J’ai hurlé, pleuré, supplié. Mais elle est repartie, refermant la porte sur notre amitié.
Les mois ont passé. Je la croisais parfois, sur le marché de la Croix-Rousse, un sac de légumes à la main, le regard fuyant. Je voulais lui parler, mais elle m’évitait. J’ai commencé à me haïr. Pourquoi n’avais-je pas fait plus ? Pourquoi n’avais-je pas appelé la police, prévenu sa mère, crié plus fort ? La culpabilité me rongeait, me réveillait la nuit. J’ai sombré dans une routine morne, métro-boulot-dodo, le cœur vide.
Un matin, alors que je montais dans le bus 27, j’ai entendu deux femmes discuter derrière moi : « Tu sais, la petite Élodie, elle a disparu. Plus personne ne la voit. » Mon sang s’est glacé. J’ai sauté du bus, couru jusqu’à son immeuble. Sa boîte aux lettres débordait de prospectus. J’ai frappé, frappé, jusqu’à ce que mes poings saignent. Personne. J’ai appelé sa mère, qui m’a répondu d’une voix lasse : « Elle ne veut plus voir personne. Elle dit que tout va bien. » Mais je savais que c’était faux.
Les années ont filé. J’ai changé de travail, de quartier, tenté d’oublier. Mais chaque fois que je voyais une femme baisser les yeux devant un homme, mon cœur se serrait. J’ai commencé à m’engager dans une association d’aide aux femmes victimes de violences. J’écoutais leurs histoires, je les accompagnais au commissariat, à l’hôpital. Mais au fond, c’était Élodie que je cherchais, encore et toujours.
Un soir de printemps, alors que je distribuais des flyers devant la mairie du 7e, une silhouette familière s’est approchée. Elle avait changé, amaigrie, les cheveux coupés court, mais ses yeux… ses yeux étaient les mêmes. « Camille ? » Sa voix tremblait. J’ai senti les larmes monter. Nous sommes restées là, sans bouger, au milieu du flot des passants, comme deux naufragées qui se retrouvent après la tempête.
Nous sommes allées boire un café dans un bistrot du coin. Elle a parlé, longtemps, d’une voix basse. « Julien est parti. Il m’a laissée sans rien. J’ai tout perdu, même moi. » Elle a éclaté en sanglots. Je l’ai prise dans mes bras, cette fois sans qu’elle me repousse. « Je suis désolée, Camille. Je t’ai repoussée, j’ai eu peur… » J’ai pleuré aussi. « Ce n’est pas ta faute. Tu n’avais pas à porter tout ça seule. »
Les semaines suivantes, je l’ai aidée à trouver un logement, un travail. Elle a commencé une thérapie. Parfois, elle rechutait, doutait, voulait tout abandonner. Mais je restais là, patiente, présente. Un jour, elle m’a dit : « Tu sais, je croyais que je ne méritais pas d’être aimée. Mais tu es restée. »
Aujourd’hui, Élodie va mieux. Elle rit à nouveau, elle rêve, elle vit. Mais moi, je me demande encore : ai-je fait assez ? Aurais-je pu la sauver plus tôt ? Où commence et où finit la responsabilité d’une amie ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?