Fille de personne – L’histoire d’une absence
« Tu n’aurais jamais dû naître. » Ces mots, je les ai entendus pour la première fois à l’âge de huit ans, un soir d’hiver où la pluie battait contre les vitres de notre petit appartement à Montreuil. Ma mère, Françoise, venait de rentrer du travail, fatiguée, les traits tirés, et moi, j’avais renversé un verre de lait sur la table. Elle m’a regardée avec une telle froideur que j’ai cru geler sur place. Mon père, Gérard, n’a rien dit. Il a simplement haussé les épaules et s’est réfugié derrière son journal, comme d’habitude.
Je me souviens de cette sensation d’être de trop, d’être l’intruse dans ma propre maison. Ma sœur aînée, Camille, était la préférée, la fierté de maman. Elle ramenait de bonnes notes, elle était jolie, souriante, tout ce que je n’étais pas. Moi, j’étais la maladroite, la rêveuse, celle qui posait trop de questions et qui ne savait jamais comment se faire aimer.
« Pourquoi tu ne peux pas être comme ta sœur ? » me lançait ma mère, exaspérée, chaque fois que je ramenais un bulletin moyen ou que j’oubliais de ranger mes chaussures. J’ai fini par me taire, à force de ne pas être entendue. Le silence est devenu mon refuge, mon armure.
À l’école, je faisais semblant d’être comme les autres. Je riais, je participais, mais au fond, je portais ce vide, ce manque d’amour maternel qui me rongeait. Je me souviens d’un jour où la maîtresse, Madame Lefèvre, m’a demandé de dessiner ma famille. J’ai dessiné trois silhouettes et un fantôme. Elle m’a demandé pourquoi. J’ai répondu : « Parce que je ne suis pas vraiment là. » Elle a souri tristement, mais n’a rien dit de plus. Personne ne voulait entendre la vérité.
Les années ont passé, et le fossé entre ma mère et moi s’est creusé. À l’adolescence, les disputes sont devenues quotidiennes. Un soir, alors que je rentrais plus tard que prévu, elle m’a attendue dans le salon, les bras croisés. « Tu crois que tu peux faire ce que tu veux ? Tu crois que tu comptes pour moi ? » J’ai voulu répondre, crier, lui dire que j’avais besoin d’elle, mais aucun son n’est sorti. Mon père, comme toujours, s’est éclipsé.
Un jour, j’ai surpris une conversation entre mes parents. Ma mère disait à mon père : « Je n’ai jamais voulu d’une deuxième fille. Je voulais un garçon. Elle n’aurait pas dû naître. » J’ai senti mon cœur se briser, mais je n’ai pas pleuré. J’ai juste compris que je n’aurais jamais la place que je cherchais.
À dix-sept ans, j’ai rencontré Thomas, un garçon de ma classe. Il était gentil, attentionné, il me faisait sentir importante. Pour la première fois, j’ai cru que je pouvais être aimée. Mais ma mère n’a jamais accepté cette relation. « Il va te faire du mal, comme tous les autres. Tu n’es pas faite pour être heureuse. » Ces mots résonnaient en moi comme une malédiction.
Un soir, après une énième dispute, j’ai claqué la porte de la maison. Je suis allée chez Thomas, en larmes. Il m’a prise dans ses bras et m’a dit : « Tu mérites mieux que ça. Tu mérites d’être aimée. » Mais comment croire à l’amour quand on ne l’a jamais reçu ?
J’ai tenté de revenir, de faire des efforts, d’être la fille que ma mère voulait. J’ai travaillé dur, j’ai eu mon bac avec mention, mais rien n’y faisait. Elle ne me regardait toujours pas. Mon père, lui, vieillissait en silence, incapable de prendre parti.
À vingt ans, j’ai décidé de partir. J’ai trouvé un petit studio à Paris, un boulot de serveuse dans un café du Marais. J’ai coupé les ponts, du moins j’ai essayé. Mais la douleur restait, comme une cicatrice invisible. Je voyais les familles heureuses dans la rue, les mères qui prenaient leurs enfants dans les bras, et je me demandais ce que j’avais fait de mal.
Un jour, Camille m’a appelée. Elle voulait me voir, me parler. Nous nous sommes retrouvées dans un parc, assises sur un banc. Elle m’a dit : « Tu sais, maman n’a jamais été heureuse. Elle a reporté sa tristesse sur toi. Ce n’est pas ta faute. » J’ai pleuré, pour la première fois depuis des années. Camille m’a serrée fort, et j’ai senti un peu de chaleur humaine, enfin.
Aujourd’hui, j’ai trente ans. Je vis toujours à Paris, j’ai un petit garçon, Lucas. Je me bats chaque jour pour lui donner l’amour que je n’ai pas reçu. Parfois, la peur me rattrape, la peur de reproduire le schéma, de ne pas être à la hauteur. Mais je me bats.
Parfois, je repense à ma mère. Je me demande si elle pense à moi, si elle regrette. Je n’ai jamais eu de réponse. Mais j’ai compris une chose : on ne choisit pas sa famille, mais on peut choisir de ne pas laisser le passé nous détruire.
Est-ce que l’on peut vraiment guérir de l’absence d’amour maternel ? Ou bien cette blessure reste-t-elle à jamais ouverte, malgré les années ? Qu’en pensez-vous ?