Quand maman a dit que la famille arrivait : Histoire d’une réconciliation avec soi-même

— Tu as entendu, Camille ? Les cousins de Bordeaux arrivent ce week-end. Prépare-toi, il va falloir mettre la table pour douze !

La voix de maman résonne dans la cuisine, tranchante comme une lame. Je serre la tasse de café entre mes mains, mes doigts tremblent. Je sens déjà la boule dans mon ventre, ce poids familier qui m’écrase à chaque réunion de famille. Je n’ai jamais su trouver ma place parmi eux. Trop différente, trop silencieuse, trop… moi.

— Tu pourrais au moins répondre, non ?

Je relève les yeux vers elle. Ses cheveux gris tirés en chignon, son tablier taché de farine. Elle me regarde avec cette inquiétude déguisée en reproche. Je soupire.

— Oui, maman. J’ai entendu.

Elle hoche la tête, satisfaite, puis retourne à ses casseroles. Je sais déjà ce qui m’attend : les regards appuyés, les questions sur mon travail à la librairie du village (« Tu ne veux pas faire quelque chose de plus… sérieux ? »), les comparaisons avec ma cousine Élise (« Elle, au moins, elle a réussi »).

Je monte dans ma chambre, m’effondre sur le lit. Les souvenirs affluent : les repas interminables où je n’osais pas parler, la honte de ne pas être celle qu’ils attendaient. J’entends encore la voix de mon oncle Gérard :

— Camille, tu comptes rester toute ta vie ici à vendre des bouquins ?

Cette phrase me hante depuis des années. Mais aujourd’hui, quelque chose a changé. Peut-être est-ce la lassitude, ou le besoin urgent d’exister autrement. Je décide que cette fois, je ne fuirai pas. Je veux affronter leurs regards, leurs jugements. Je veux leur dire qui je suis.

Le samedi arrive trop vite. La maison sent le poulet rôti et la tarte aux pommes. Les rires fusent déjà dans l’entrée quand les cousins débarquent avec leurs valises et leurs enfants bruyants. Maman virevolte de l’un à l’autre, distribuant des bises et des compliments.

Je reste en retrait, adossée au mur du salon. Élise s’approche, élégante comme toujours.

— Salut Camille ! Alors, toujours à la librairie ?

Son sourire est doux mais je sens la pointe dans sa voix. Je prends une grande inspiration.

— Oui, toujours. Et j’adore ça. J’organise même des ateliers pour les enfants du village maintenant.

Elle semble surprise.

— Ah bon ? C’est… original.

Je souris, un peu fière de moi. Pour une fois, je n’ai pas baissé les yeux.

Le repas commence. Les conversations s’enflamment autour de la table : politique, météo, souvenirs d’enfance. Mon oncle Gérard ne tarde pas à lancer :

— Camille, tu as pensé à passer le concours de la fonction publique ? Tu sais que tu pourrais avoir un vrai poste à la mairie !

Je sens tous les regards sur moi. Mon cœur bat trop fort. Mais je me force à parler.

— Non, tonton. Ce n’est pas ce que je veux. J’aime mon travail à la librairie. J’aime aider les gens à trouver le livre qui va changer leur journée.

Un silence gênant s’installe. Ma mère me lance un regard inquiet. Mais je continue :

— Je sais que ce n’est pas ce que vous attendiez de moi. Mais c’est ce qui me rend heureuse.

Élise pose sa main sur la mienne.

— Tu sais, je t’envie parfois. Moi, je n’ai jamais osé faire ce que j’aimais vraiment.

Je la regarde, étonnée. Son visage se fend d’un sourire triste.

— On croit toujours que réussir, c’est suivre le chemin tracé par les autres… Mais tu as eu le courage de choisir le tien.

Un frisson me parcourt. Pour la première fois, je sens que ma différence n’est plus une honte mais une force.

Après le dessert, alors que tout le monde s’éparpille dans le jardin, maman me rejoint sur le banc sous le vieux tilleul.

— Tu sais… Je ne te l’ai jamais dit mais… je suis fière de toi.

Sa voix tremble un peu. Je sens mes yeux s’embuer.

— Même si je ne comprends pas toujours tes choix… tu es heureuse, et c’est ça qui compte.

Je pose ma tête sur son épaule. Le soleil décline derrière les collines du Limousin. Les cris des enfants résonnent au loin.

Ce soir-là, pour la première fois depuis longtemps, je me sens à ma place parmi les miens. J’ai brisé le silence, affronté mes peurs et trouvé ma voix.

Mais combien d’entre nous osent vraiment dire qui ils sont à leur famille ? Combien restent prisonniers des attentes des autres ? Peut-on vraiment être soi-même sans blesser ceux qu’on aime ?