« Tu n’es qu’une coiffeuse » – Quand la fierté prend le pas sur l’amour
« Tu n’es qu’une coiffeuse, Camille. »
La phrase claque dans l’air comme une gifle. Je serre la nappe entre mes doigts, le regard fixé sur mon assiette. Les rires fusent autour de la table, mais je n’entends plus rien. Julien, mon fiancé, vient de prononcer ces mots devant ses amis, dans ce restaurant chic du centre de Lyon. Je sens leurs regards glisser sur moi, mi-amusés, mi-hautains. Je voudrais disparaître.
« Mais enfin, Julien, tu exagères ! » s’exclame Claire, sa sœur, en tentant de détendre l’atmosphère. Mais il hausse les épaules : « Non mais c’est vrai, Camille est très douée avec les ciseaux, mais bon… »
Je me lève brusquement. La chaise grince. « Je vais prendre l’air », dis-je d’une voix étranglée. Personne ne me retient.
Dehors, la pluie commence à tomber. Je marche vite, sans but précis. Les mots de Julien résonnent dans ma tête : « Tu n’es qu’une coiffeuse ». Comme si mon métier n’était rien. Comme si moi, je n’étais rien.
Je repense à ma mère, qui s’est tuée à la tâche pour élever seule ses trois enfants à Villeurbanne. Elle aussi était coiffeuse. Elle m’a appris la dignité du travail bien fait, la fierté de rendre les gens beaux. Mais ce soir, tout cela me semble dérisoire.
Je rentre tard dans notre appartement. Julien est déjà là, assis sur le canapé, l’air contrarié.
— Camille, tu fais la tête pour rien… C’était une blague !
— Une blague ? Tu trouves ça drôle de me rabaisser devant tout le monde ?
— Mais arrête… Tu sais bien que je t’aime.
Je le regarde longuement. Pour la première fois, je doute. Est-ce vraiment de l’amour ? Ou bien suis-je juste un accessoire dans sa vie bien rangée d’ingénieur ?
Les jours passent. Quelque chose s’est brisé en moi. Au salon, je travaille plus que jamais. Mes clientes m’adorent ; certaines viennent de loin pour que je les coiffe. Un jour, Madame Lefèvre, une habituée, me prend la main :
— Camille, vous avez des doigts en or. Vous devriez ouvrir votre propre salon.
L’idée fait son chemin. Pourquoi pas ? Pourquoi devrais-je me contenter d’être « juste » une coiffeuse ?
À la maison, Julien ne comprend pas mon agitation.
— Tu veux vraiment te lancer là-dedans ? Tu sais combien ça coûte ?
— Oui, je le sais. Mais j’en ai envie.
— Franchement… Ce n’est pas très sérieux.
Sa condescendance me blesse plus que je ne veux l’admettre. Je commence à économiser en secret. Je passe mes soirées à chercher des locaux à louer dans le quartier de la Croix-Rousse. Je rêve d’un salon lumineux, accueillant, où chaque client se sentirait unique.
Un soir d’avril, alors que je rentre tard après avoir visité un local minuscule mais charmant, Julien m’attend dans la cuisine.
— Camille, il faut qu’on parle.
— Je t’écoute.
— J’ai l’impression que tu t’éloignes de moi… Tu passes ton temps à travailler ou à courir après ce projet absurde.
— Absurde ? C’est ma vie !
— Et nous alors ? On devait se marier cet été…
Je sens les larmes monter.
— Je ne veux pas être celle que tu présentes comme « juste une coiffeuse ». Je veux être fière de ce que je fais.
— Mais tu pourrais l’être sans tout compliquer !
Le silence s’installe. Je comprends que nous ne parlons plus la même langue.
Quelques semaines plus tard, j’annonce à Julien que je pars. Il ne dit rien. Il se contente de détourner les yeux.
J’emménage dans un petit studio sous les toits et signe le bail du local rue du Mail. Mes frères viennent m’aider à repeindre les murs en blanc cassé. Ma mère arrive avec des plantes vertes et un vieux fauteuil de barbier qu’elle a retrouvé dans le grenier.
Le jour de l’ouverture, j’ai le trac comme jamais. Les premières clientes arrivent timidement. Puis le bouche-à-oreille fait son œuvre : bientôt, on se bouscule pour prendre rendez-vous chez « Camille Créations ».
Un matin d’automne, alors que je termine une coupe sur une petite fille rieuse, Julien pousse la porte du salon. Il a l’air fatigué.
— Bonjour Camille…
— Bonjour Julien.
— Je voulais voir comment tu allais…
— Je vais bien.
Il regarde autour de lui, impressionné malgré lui par l’ambiance chaleureuse du lieu.
— Tu as réussi…
— Oui. Mais j’ai perdu beaucoup aussi.
Il baisse les yeux.
— Je suis désolé pour ce que j’ai dit ce soir-là…
— Ce n’est pas grave. Ça m’a réveillée.
Il sourit tristement et s’en va sans un mot de plus.
Ce soir-là, je ferme le salon plus tard que d’habitude. Assise seule face au miroir, je repense à tout ce chemin parcouru. Ai-je eu raison de choisir la fierté plutôt que l’amour ? Peut-on vraiment être heureuse quand on doit renoncer à une partie de soi pour exister aux yeux des autres ?
Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?