Je ne suis pas une nounou gratuite : Chronique d’un dimanche en famille

— Tu pourrais au moins aider ta sœur, non ? Elle travaille, elle !

La voix de ma belle-mère, Monique, résonne dans la salle à manger, tranchante comme un couteau. Je serre la mâchoire, les mains crispées sur ma serviette. Autour de la table, le silence s’est abattu d’un coup. Mon mari, Laurent, évite mon regard. Sa sœur, Élodie, baisse les yeux sur son assiette. Les enfants jouent dans le salon, inconscients de la tempête qui gronde.

Je suis en congé maternité depuis trois mois. Notre fils, Paul, n’a que six semaines. Je dors mal, je pleure souvent sans raison. Mais aujourd’hui, je suis là, à préparer le repas pour tout le monde comme chaque dimanche. Et voilà qu’on me demande d’en faire plus : garder les enfants d’Élodie pendant tout l’été, « puisque tu es à la maison ».

Je sens la colère monter. Je regarde Monique droit dans les yeux.

— Je ne suis pas une nounou gratuite, Monique. J’ai aussi besoin de temps pour moi et pour Paul.

Un silence glacial s’installe. Laurent soupire.

— Ce n’est pas grand-chose, Claire… Tu es là toute la journée de toute façon.

Je me retiens de hurler. Toute la journée ? Entre les couches, l’allaitement, les lessives et les nuits blanches ? Je me sens invisible, réduite à un rôle d’utilité domestique.

Monique reprend :

— À mon époque, on ne se plaignait pas comme ça. On aidait la famille sans compter.

Je sens mes yeux brûler. Je voudrais leur expliquer ce que c’est que d’être mère aujourd’hui, en France, en 2024. Les attentes contradictoires : être parfaite au travail, parfaite à la maison, disponible pour tout le monde… sauf pour soi-même.

Élodie murmure :

— Ce n’est pas grave, maman… Je trouverai une solution.

Mais je vois dans son regard qu’elle m’en veut déjà. Laurent se lève brusquement et sort sur le balcon. Monique me fusille du regard.

— Tu fais honte à la famille.

Les mots claquent comme une gifle. Je me lève à mon tour et vais dans la cuisine. Je m’appuie contre le plan de travail, le cœur battant à tout rompre. J’entends leurs voix étouffées derrière la porte.

Je repense à ma propre mère, disparue trop tôt. Elle aussi s’est sacrifiée pour tout le monde. Elle n’a jamais dit non. Et elle est morte épuisée, sans avoir vécu pour elle-même.

Je sens une larme couler sur ma joue. Est-ce donc ça, être une bonne mère ? S’oublier complètement ?

Laurent entre dans la cuisine. Il ferme la porte derrière lui.

— Tu pourrais faire un effort… C’est juste pour quelques semaines.

Je le regarde avec toute ma fatigue et ma tristesse.

— Et moi ? Qui pense à moi ?

Il détourne les yeux.

— Tu dramatises toujours tout…

Je sens que quelque chose se brise entre nous. Je voudrais qu’il me prenne dans ses bras, qu’il comprenne ma détresse. Mais il retourne vers sa mère sans un mot.

Le repas se termine dans un silence pesant. Monique fait claquer sa chaise en partant. Élodie ne me dit même pas au revoir.

Le soir venu, je m’effondre sur le canapé avec Paul endormi contre moi. Je regarde les photos de famille sur le mur : des sourires figés, des moments heureux… ou du moins en apparence.

Je pense à toutes ces femmes autour de moi qui vivent la même chose : ces attentes silencieuses, cette pression invisible de devoir tout porter sans jamais faiblir. Pourquoi est-ce toujours à nous de sacrifier nos envies ? Pourquoi nos besoins passent-ils après ceux des autres ?

Je prends mon téléphone et écris un message à Laurent :

« J’ai besoin que tu me soutiennes. J’ai besoin que tu comprennes que je ne peux pas tout faire seule. »

Il ne répond pas tout de suite. Je sens l’angoisse monter. Ai-je eu tort de dire non ? Suis-je égoïste ? Ou bien est-ce enfin le moment de défendre mes limites ?

Paul se réveille et pleure doucement. Je le serre contre moi et murmure :

— On va s’en sortir, mon cœur… Maman va apprendre à dire non.

Et vous, jusqu’où iriez-vous pour défendre vos limites face à votre famille ? Est-ce égoïste de penser à soi quand tout le monde attend qu’on se sacrifie ?