Je ne laisserai jamais mon fils : le combat d’un père face à l’indifférence maternelle
« Tu prends tes affaires et tu pars. Ce soir. »
La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, froide, tranchante comme une lame. Paul, mon fils de six ans, serre ma main si fort que ses petits doigts en deviennent blancs. Il ne comprend pas. Moi non plus, à vrai dire. Comment en sommes-nous arrivés là ?
Je me revois, debout dans le couloir de notre appartement HLM à Montreuil, les valises à la main, le regard de ma mère dur comme du béton. Elle n’a pas supporté que je refuse de laisser Paul à la garde de son institutrice pendant les vacances scolaires. « Tu ne fais jamais rien comme il faut, Julien ! » avait-elle hurlé plus tôt dans la soirée. Mais ce n’était pas la première fois que nous nous disputions. Depuis la mort de mon père, elle s’est refermée sur elle-même, froide, exigeante, incapable d’un geste tendre.
« Papa, on va où ? »
La voix de Paul me ramène à la réalité. Je n’ai pas de réponse. Je n’ai pas d’argent, pas d’amis proches prêts à nous accueillir. Je me sens minable. Mais je ne peux pas abandonner mon fils. Pas après tout ce qu’on a traversé ensemble.
Nous avons marché longtemps cette nuit-là, sous la pluie fine de novembre. J’ai fini par appeler mon cousin Pierre, qui vit à Saint-Denis. Il a accepté de nous héberger quelques jours. Dans sa petite chambre mansardée, je regarde Paul dormir, paisible malgré tout. Je me promets de ne jamais le laisser tomber.
Les jours suivants sont un enchaînement d’humiliations : les démarches à la mairie pour demander une aide d’urgence, les regards compatissants des assistantes sociales, les nuits blanches à chercher un logement sur Le Bon Coin. Pierre fait ce qu’il peut, mais sa femme commence à s’agacer de notre présence.
Un soir, alors que je prépare des pâtes pour Paul, Pierre entre dans la cuisine :
— Julien, tu sais que tu peux rester encore un peu… mais il faudrait vraiment que tu trouves une solution.
Je baisse les yeux. Je sais qu’il a raison. Mais comment faire ? Les loyers sont hors de prix, et mon contrat d’intérim s’est terminé il y a deux semaines.
Le lendemain matin, je décide d’aller voir ma mère une dernière fois. Peut-être que face à Paul, elle changera d’avis. Je frappe à la porte. Elle ouvre, l’air fatigué.
— Maman… S’il te plaît… On n’a nulle part où aller.
Elle me regarde sans ciller.
— Tu as fait ton choix, Julien. Assume-le.
Je sens la colère monter en moi.
— Mon choix ? Mon choix c’est d’être un père pour mon fils ! Pas de l’abandonner comme tu voudrais que je le fasse !
Elle claque la porte sans un mot. Paul me regarde avec ses grands yeux tristes.
— Elle ne veut pas de nous ?
Je m’accroupis pour être à sa hauteur.
— On s’en sortira, mon bonhomme. Je te le promets.
Mais au fond de moi, je doute. Je doute de tout.
Les semaines passent. J’enchaîne les petits boulots : livraison Uber Eats à vélo sous la pluie, manutention sur les marchés aux puces de Saint-Ouen… Paul va à l’école du quartier grâce à une dérogation. Il ne se plaint jamais. Parfois je l’entends pleurer la nuit, mais il fait semblant de dormir quand j’entre dans la pièce.
Un soir de décembre, alors que je rentre du travail, Pierre m’attend dans le salon.
— Ta mère a appelé.
Je reste figé.
— Elle veut te voir. Seule.
Le lendemain, je me rends chez elle. Elle m’attend dans la cuisine, une tasse de café devant elle.
— Julien… Je voulais juste te dire que tu n’es pas le seul à souffrir dans cette histoire.
Je reste silencieux.
— Depuis que ton père est parti… Je n’arrive plus à gérer tout ça. J’ai peur pour toi, pour Paul… Mais je ne sais pas comment t’aider.
Pour la première fois depuis des années, je vois des larmes dans ses yeux.
— Tu pourrais au moins essayer…
Elle hoche la tête.
— Je vais voir ce que je peux faire pour t’aider à trouver un logement social plus vite… Mais je ne peux pas vous reprendre ici.
C’est peu, mais c’est déjà ça. Je repars avec un mélange d’amertume et d’espoir fragile.
Finalement, après deux mois d’attente et grâce à l’aide d’une assistante sociale et du dossier accéléré par ma mère, nous obtenons un petit studio à Bagnolet. C’est minuscule, mais c’est chez nous. Paul saute sur le lit en riant :
— On est chez nous maintenant ?
Je souris malgré les larmes qui me montent aux yeux.
— Oui, mon grand. On est chez nous.
Le soir même, alors que Paul dort enfin dans son propre lit — un matelas posé au sol — je repense à tout ce qu’on a traversé. À la violence du rejet maternel, à la honte d’avoir été incapable d’offrir mieux à mon fils… Mais aussi à cette force qui m’a poussé à ne jamais baisser les bras.
Est-ce que j’ai bien fait ? Est-ce qu’on peut vraiment se reconstruire après avoir été brisé par ceux qu’on aime ? Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?