L’anniversaire de tante Solange : Jusqu’où faut-il aller pour la famille ?

« Tu n’as pas oublié, j’espère ? » La voix de tante Solange résonne dans le salon, tranchante comme une lame. Je serre la tasse de café entre mes mains, tentant de masquer le tremblement de mes doigts. Non, je n’ai pas oublié. Comment pourrais-je ? Depuis des semaines, elle ne parle que de son anniversaire, de la fête qu’elle attend, du cadeau qu’elle exige. Un sac de créateur, rien de moins. « C’est le minimum, après tout ce que j’ai fait pour cette famille », répète-t-elle à qui veut l’entendre.

Je croise le regard de mon mari, François. Il baisse les yeux, honteux. Lui aussi subit la tyrannie silencieuse de sa tante, mais il n’ose jamais s’opposer. « Elle est seule depuis la mort d’oncle Gérard », me dit-il souvent, comme une excuse. Mais moi aussi, je me sens seule face à cette mascarade.

La semaine dernière encore, Solange a débarqué à l’improviste. Elle a critiqué la décoration de notre appartement, le repas trop simple – « Tu sais, Claire, un gratin dauphinois, c’est bien pour les soirs de semaine, mais là, on reçoit ! » – et même la façon dont j’élève nos enfants. « À mon époque, on savait tenir une maison », a-t-elle lancé devant tout le monde. J’ai senti mes joues brûler de colère et d’humiliation.

Mais aujourd’hui, c’est pire. Aujourd’hui, elle veut que toute la famille se cotise pour lui offrir un sac Chanel. Je sais que ma belle-sœur, Élodie, galère à payer son loyer depuis qu’elle a perdu son boulot à la mairie. Mon beau-frère, Luc, jongle avec les heures supplémentaires à l’usine pour offrir un peu de vacances à ses enfants cet été. Et nous ? François et moi avons dû reporter la réparation de la chaudière pour finir le mois.

Pourtant, personne n’ose dire non à Solange. Elle a ce don pour faire culpabiliser tout le monde. « Vous savez bien que je n’ai jamais eu d’enfants… Vous êtes tout ce qu’il me reste », soupire-t-elle en posant théâtralement sa main sur son cœur. Et chacun baisse la tête, honteux d’avoir pensé à refuser.

Le soir venu, je retrouve François dans la cuisine. Il compte les billets dans une enveloppe. « On ne peut pas lui offrir ça », je murmure. Il soupire : « Si on ne le fait pas, elle ne nous le pardonnera jamais… »

Je sens la colère monter en moi. « Et alors ? On va continuer à se ruiner pour elle ? À s’oublier pour ses caprices ? » François ne répond pas. Il range l’enveloppe dans un tiroir et quitte la pièce.

Le jour de l’anniversaire arrive. Toute la famille est réunie dans le salon de Solange, un appartement cossu du centre-ville de Lyon. Les enfants chuchotent dans un coin, intimidés par l’ambiance tendue. Élodie me lance un regard complice : « Tu crois qu’elle va être contente ? » Je hausse les épaules.

Solange ouvre son cadeau avec des gestes lents et solennels. Quand elle découvre le sac Chanel, elle pousse un cri aigu : « Oh ! Enfin un peu de reconnaissance ! » Elle embrasse tout le monde – sauf moi. Puis elle s’installe sur son fauteuil préféré et commence son discours :

« Je suis heureuse que vous ayez compris ce que je mérite… Mais il faudra penser à mieux l’emballer la prochaine fois ! »

Un silence gênant s’installe. Je sens les larmes monter. Je me lève brusquement : « Excusez-moi… » Je sors sur le balcon, le cœur battant.

François me rejoint quelques minutes plus tard. Il pose sa main sur mon épaule : « Je suis désolé… »

Je me retourne vers lui : « Tu ne vois pas que ça nous détruit ? Qu’on s’épuise à essayer de lui plaire alors qu’elle ne sera jamais satisfaite ? »

Il baisse la tête : « C’est compliqué… C’est la famille… »

Je ris jaune : « La famille ? Mais c’est quoi une famille si on doit toujours s’oublier pour une seule personne ? »

Le soir même, en rentrant chez nous, je trouve Élodie assise sur les marches devant notre immeuble. Elle pleure en silence.

« Ça va ? »

Elle secoue la tête : « J’en peux plus… J’ai dû emprunter à une amie pour participer au cadeau… Et Solange n’a même pas dit merci… »

Je m’assois à côté d’elle. On reste là longtemps sans parler.

Les jours passent et rien ne change vraiment. Solange continue d’exiger, François continue de céder, et moi… je me demande combien de temps je tiendrai encore.

Hier soir, j’ai surpris mon fils aîné qui imitait Solange devant ses frères et sœurs : « Moi je veux ci ! Moi je veux ça ! » Ils riaient tous aux éclats… mais j’ai eu envie de pleurer.

Ce matin, devant mon miroir, je me suis demandé : est-ce que c’est ça, être adulte ? S’effacer pour éviter les conflits ? Ou bien faut-il avoir le courage de dire stop, même si ça fait mal ?

Et vous… jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour préserver la paix dans votre famille ? Est-ce vraiment ça, aimer les siens ?