« Montre-nous le bébé ! » — Chronique d’une mère sous pression
« Alors Claire, tu comptes nous le montrer, ce bébé ? On commence à se demander si tu l’as vraiment eu, hein ! »
La voix de Madame Dubois, tranchante comme une lame, me cloue sur place. Je serre un peu plus fort la poignée de la poussette. Mon cœur bat à tout rompre. Je voulais juste sortir prendre l’air avec Paul, mon fils de trois semaines, profiter du soleil timide de mai dans notre petite rue de Montrouge. Mais voilà que la voisine la plus bavarde du quartier me bloque le passage, bras croisés, sourire en coin, entourée de ses acolytes retraitées.
Je sens leurs regards peser sur moi, avides, presque carnassiers. Je n’ai pas dormi depuis des jours. Les cernes sous mes yeux sont des aveux silencieux de mes nuits blanches. Mais ce qui me fatigue le plus, ce n’est pas Paul. C’est cette attente, cette obligation implicite d’exposer ma vie privée comme un spectacle public.
« Il dort, Madame Dubois. Et puis… il est encore tout petit, vous comprenez ? »
Elle ricane. « Oh, Claire, on a toutes eu des enfants ici ! Tu ne vas pas nous faire croire qu’on ne peut pas jeter un œil ? On est presque de la famille, non ? »
Presque de la famille… Je repense à ces mois de grossesse où chaque sortie était prétexte à des commentaires : « Tu as pris du ventre ! », « C’est pour quand ? », « Tu comptes allaiter ? ». Maintenant que Paul est là, c’est pire. Tout le monde veut voir, toucher, juger.
Je sens la colère monter. Je me force à sourire. « Je préfère qu’il ne soit pas trop exposé pour l’instant. Les microbes… Et puis, c’est notre moment à nous. »
Madame Dubois soupire bruyamment. Derrière elle, Madame Lefèvre chuchote : « Elle se prend pour qui ? On dirait qu’elle cache un secret… »
Un secret ? Oui, peut-être. Le secret d’une femme qui voudrait juste être laissée tranquille. Le secret d’une mère épuisée qui n’a pas envie d’expliquer pourquoi elle pleure parfois sans raison, pourquoi elle n’a pas encore retrouvé sa silhouette d’avant, pourquoi elle n’a pas envie de partager son bonheur fragile avec tout le quartier.
Je sens mes mains trembler. Paul gémit dans la poussette. Je me penche vers lui, caresse sa joue douce. Il ouvre à peine les yeux. J’ai envie de pleurer.
« Écoutez, je suis fatiguée. Je vais rentrer. Bonne journée. »
Je tente de contourner le groupe mais Madame Dubois se décale brusquement devant moi.
« Claire, tu sais que tout le monde s’inquiète ici. On ne t’a presque pas vue depuis l’accouchement. Tu devrais accepter notre aide au lieu de t’enfermer comme ça ! »
Je sens la colère éclater en moi.
« Votre aide ? Vous appelez ça de l’aide ? Me juger sur ma façon d’être mère ? Me demander si j’allaite ou si je donne le biberon ? Me faire sentir coupable parce que je ne veux pas exhiber mon fils comme une bête curieuse ? Non merci ! J’ai besoin d’espace, pas de commérages ! »
Un silence glacial s’abat sur le trottoir. Les voisines se regardent, choquées par mon audace. Moi-même je suis surprise par la force de ma voix.
Madame Dubois fronce les sourcils : « Tu n’es pas obligée d’être désagréable… On voulait juste partager ta joie… »
Je ris nerveusement : « Ma joie ? Vous ne voyez rien ! Vous ne voyez que ce que vous voulez voir : un bébé à admirer, une mère à juger. Mais vous ne voyez pas mes angoisses, mes doutes, mes nuits sans sommeil… Vous ne voyez pas que j’ai peur de ne pas être à la hauteur ! »
Je sens les larmes couler sur mes joues. Paul pleure maintenant aussi. Je le prends dans mes bras, le serre contre moi.
« Laissez-moi tranquille… S’il vous plaît… »
Je rentre chez moi en courant presque, la gorge serrée. Une fois la porte refermée derrière moi, je m’effondre sur le canapé avec Paul contre mon cœur.
Le silence de l’appartement me fait du bien. Je respire enfin. Mais je sens aussi la honte me ronger : ai-je eu tort de m’emporter ? Suis-je une mauvaise mère parce que je veux protéger mon fils du regard des autres ?
Le soir venu, mon compagnon Julien rentre du travail. Il me trouve encore bouleversée.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
Je lui raconte tout. Il me prend dans ses bras.
« Tu as bien fait de leur dire ce que tu ressens. Tu n’as rien à prouver à personne… C’est notre famille avant tout. »
Mais au fond de moi, le doute persiste. Le lendemain matin, je trouve un mot glissé sous ma porte :
« On espère que tu vas bien Claire. Si tu as besoin de parler ou d’aide, on est là. – Les voisines »
Je souris tristement. Peut-être qu’elles ont compris… Ou peut-être que demain tout recommencera.
Pourquoi en France attend-on toujours des mères qu’elles soient parfaites et disponibles pour tout le monde ? Pourquoi la maternité doit-elle être un spectacle public ? Est-ce qu’on a vraiment le droit d’exiger l’intimité sans passer pour égoïste ou ingrate ? Qu’en pensez-vous ?