Dix ans sans Antoine : Les échos d’un amour perdu

« Tu crois qu’il va revenir, maman ? »

La voix de ma fille, Camille, résonne dans la cuisine silencieuse. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Dix ans ont passé depuis qu’Antoine a quitté notre vie, sans un mot, sans une lettre. Dix ans à prétendre que tout allait bien, à sourire devant les voisins de notre petit immeuble à Lyon, à répondre aux questions indiscrètes par des banalités : « Il est en déplacement », « Il travaille beaucoup ». Mais la vérité, c’est que je ne sais pas où il est. Je ne sais même pas s’il pense encore à nous.

Ce matin-là, le facteur a glissé une enveloppe épaisse sous la porte. Mon nom écrit d’une écriture familière, celle d’Antoine. Mon cœur s’est arrêté. J’ai attendu que Camille parte au lycée pour oser l’ouvrir. À l’intérieur, une lettre courte :

« Chère Élise,
Je sais que je n’ai pas le droit de t’écrire après tout ce temps. Mais il faut que tu saches la vérité. Je reviens à Lyon. J’aimerais te voir. Pardonne-moi. Antoine. »

Je relis ces mots encore et encore, incapable de comprendre ce qu’ils signifient vraiment. Pourquoi maintenant ? Pourquoi après tout ce silence ?

Le soir venu, je me retrouve face à ma mère, Françoise, dans son salon aux rideaux tirés. Elle me regarde avec cette sévérité qui m’a toujours fait peur.

— Tu ne vas pas lui ouvrir la porte, Élise ? Après tout ce qu’il t’a fait ?

— Je ne sais pas… J’ai besoin de comprendre.

— Comprendre quoi ? Qu’il t’a abandonnée avec une gamine de huit ans ? Qu’il a laissé ta vie en suspens ?

Je baisse les yeux. Ma mère n’a jamais aimé Antoine. Elle disait qu’il était trop rêveur, pas assez stable pour moi. Mais moi, je l’aimais pour ça justement : sa façon de voir le monde autrement, de me faire rire quand tout allait mal.

La nuit tombe sur la ville. Je marche seule sur les quais du Rhône, le vent froid me gifle le visage. Je repense à notre dernier soir ensemble. Antoine était rentré tard, les yeux cernés, l’air absent.

— Tu veux en parler ? lui avais-je demandé.

Il avait secoué la tête, puis m’avait embrassée sur le front.

— Je t’aime, Élise. N’oublie jamais ça.

Le lendemain matin, il n’était plus là.

J’ai cru devenir folle les premiers mois. J’ai fouillé ses affaires, appelé ses amis, même la police. Personne ne savait rien ou ne voulait rien dire. J’ai fini par me convaincre qu’il était mort ou qu’il avait refait sa vie ailleurs.

Mais comment expliquer à une enfant que son père ne reviendra pas ? Que ce n’est pas sa faute ? Camille a grandi avec ce manque, cette blessure invisible qui la rend parfois si dure avec moi.

Le lendemain de la lettre, je reçois un appel inconnu.

— Élise ? C’est Antoine.

Sa voix me transperce comme une lame. Je reste muette quelques secondes.

— Pourquoi maintenant ?

— Je… Je ne peux pas tout expliquer au téléphone. Peux-tu me voir ?

Je raccroche sans répondre. Mon cœur bat trop fort. Je passe la journée à errer dans l’appartement, à regarder les photos jaunies sur le buffet : Antoine qui porte Camille sur ses épaules au parc de la Tête d’Or ; moi qui ris aux éclats lors d’un pique-nique au bord du lac d’Annecy.

Le soir venu, Camille rentre plus tôt que prévu.

— Maman… J’ai vu papa aujourd’hui.

Je me fige.

— Où ça ?

— Devant le lycée. Il m’a juste regardée… Il avait l’air triste.

Je sens la colère monter en moi. Comment ose-t-il revenir ainsi dans nos vies ? Après tout ce temps ?

Je décide de le rencontrer. Nous nous retrouvons dans un petit café du Vieux Lyon. Il est là, assis près de la fenêtre, les cheveux grisonnants, le regard fatigué.

— Bonjour Élise.

Je m’assois sans un mot.

— Pourquoi es-tu parti ?

Il baisse les yeux.

— J’ai eu peur… Peur de ne pas être à la hauteur, peur de te décevoir… J’ai fait des erreurs financières graves au travail. J’ai tout perdu et je n’ai pas eu le courage de t’en parler. Alors j’ai fui.

Je sens mes larmes monter.

— Tu aurais pu me faire confiance ! On aurait pu affronter ça ensemble !

Il hoche la tête, honteux.

— Je sais… Mais j’étais trop fier, trop lâche aussi.

Un silence lourd s’installe entre nous. Je repense à toutes ces années de solitude, aux nuits blanches à attendre un signe, un mot…

— Camille t’a vue aujourd’hui.

Il sourit tristement.

— Elle a grandi… Elle est belle comme toi.

Je me lève brusquement.

— Tu ne peux pas revenir comme ça et espérer que tout redevienne comme avant !

Il acquiesce.

— Je ne demande rien… Juste une chance de lui parler. De m’excuser.

Je quitte le café en larmes. Dehors, la pluie commence à tomber sur les pavés. Je marche longtemps avant de rentrer chez moi.

Camille m’attend dans sa chambre.

— Tu vas lui pardonner ?

Je m’assois près d’elle et prends sa main.

— Je ne sais pas… Mais il faut avancer. Pour toi, pour moi.

Cette nuit-là, je rêve d’Antoine qui s’éloigne sur un quai de gare, me laissant seule avec Camille dans les bras. Au réveil, je sens une étrange paix en moi. Peut-être que le pardon n’est pas pour lui, mais pour moi-même… Pour enfin tourner la page et laisser entrer la lumière dans ma vie.

Est-ce qu’on peut vraiment pardonner l’inoubliable ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?