Toujours la « tante du logement » : quand la famille trahit
« Tu comprends, Lucie, ce serait tellement plus simple si tu nous laissais l’appartement. »
La voix de ma sœur, Hélène, résonne encore dans ma tête. Je suis assise sur le vieux canapé du salon, les mains tremblantes, le regard perdu sur les rideaux jaunis par le temps. Mon appartement, c’est tout ce qu’il me reste. Je n’ai jamais eu d’enfants, jamais vraiment de mari – seulement des histoires qui n’ont pas duré. Mais j’ai toujours été là pour eux : les anniversaires, les vacances, les coups durs. Toujours la « tatie Lucie », celle qui dépanne, qui garde les enfants, qui prête un peu d’argent sans jamais rien demander en retour.
Mais aujourd’hui, c’est différent. Aujourd’hui, ils veulent ce que j’ai de plus précieux : mon foyer.
« Tu sais bien que Chloé a besoin d’un endroit pour s’installer avec son copain, insiste Hélène. Toi, tu pourrais aller en maison de retraite, tu serais moins seule… »
Je serre les dents. Chloé, ma nièce adorée, celle que j’ai vue grandir, que j’ai emmenée au parc quand elle était petite, qui me confiait ses secrets d’adolescente… Chloé ne me regarde même pas. Elle tapote sur son téléphone, l’air gêné. Je sens la colère monter en moi, une colère froide et sourde que je ne me connaissais pas.
« Et moi ? » Ma voix tremble. « Vous y avez pensé ? C’est chez moi ici. C’est tout ce que j’ai. »
Hélène soupire, exaspérée : « Lucie, tu exagères. Tu sais bien qu’on ne veut que ton bien. Mais tu es seule ici… »
Seule. Ce mot résonne comme une gifle. Oui, je suis seule. Mais c’est mon choix, ma vie. Pourquoi faudrait-il que je sacrifie ce dernier bout de moi-même pour leur confort ?
Le soir venu, je tourne en rond dans l’appartement. Chaque meuble raconte une histoire : la table basse achetée avec mon premier salaire à la mairie de Montreuil ; les photos jaunies de mes parents sur le buffet ; le vase ébréché offert par mon amie Françoise avant qu’elle ne parte vivre à Bordeaux… Tout ici est empreint de souvenirs, de petits bonheurs simples et silencieux.
Je repense à toutes ces années où j’ai mis mes envies de côté pour aider les autres. Quand papa est tombé malade, c’est moi qui ai arrêté de travailler pour m’occuper de lui. Quand Hélène a divorcé, c’est chez moi qu’elle est venue se réfugier avec Chloé pendant des mois. Jamais un mot plus haut que l’autre, jamais un reproche.
Et maintenant ? Maintenant, je devrais partir parce que je suis « seule » ? Parce que je n’ai pas fondé de famille ?
Le lendemain matin, Chloé vient me voir seule. Elle s’assoit timidement à côté de moi.
« Tatie… Je suis désolée pour hier. Maman insiste beaucoup… Je ne veux pas te faire de peine. »
Je la regarde longtemps sans rien dire. Elle a les yeux humides.
« Tu sais, Chloé… Ce n’est pas l’appartement qui compte le plus pour moi. C’est ce qu’il représente. Toute ma vie est ici. Si je pars… je disparais un peu plus. »
Elle baisse la tête.
« Je comprends… Mais maman dit que tu es égoïste si tu refuses. »
Égoïste ? Moi ? J’éclate d’un rire amer.
« Tu sais ce que c’est, être égoïste ? C’est penser qu’on a droit à tout parce qu’on est jeune, parce qu’on a des projets… Mais moi aussi j’existe ! »
Chloé se lève brusquement et quitte la pièce en pleurant.
Les jours passent et la tension monte dans la famille. Hélène ne m’appelle plus que pour me parler de l’appartement : « Tu as réfléchi ? Tu pourrais avoir une chambre avec vue sur le jardin à la résidence Les Lilas… » Mon frère Paul prend le parti d’Hélène : « Lucie, il faut penser à l’avenir… Tu ne vas pas rester toute seule ici jusqu’à la fin ! » Même ma cousine Sophie me fait la morale : « Tu sais, il y a plein d’activités sympas en maison de retraite… »
Je me sens acculée, trahie par ceux-là mêmes pour qui j’ai tant donné. Je dors mal, je mange peu. Parfois je me demande si je ne devrais pas céder – après tout, à quoi bon lutter ? Mais chaque fois que je regarde autour de moi, je sens une force nouvelle monter en moi.
Un soir, alors que je rentre des courses, je trouve Hélène et Chloé devant ma porte avec un agent immobilier.
« On voulait juste prendre quelques mesures », dit Hélène sans me regarder dans les yeux.
Je sens mes jambes fléchir.
« Sortez d’ici », dis-je d’une voix glaciale. « C’est chez moi tant que je suis vivante ! »
L’agent immobilier bafouille une excuse et s’éclipse rapidement. Hélène me lance un regard noir.
« Tu nous mets dans une situation impossible ! »
Je claque la porte derrière elles et m’effondre en larmes.
Cette nuit-là, je prends une décision. J’appelle un avocat spécialisé en droit des successions et lui explique tout. Il m’écoute attentivement et me rassure : tant que je suis vivante et saine d’esprit, personne ne peut m’obliger à quitter mon logement ou à le céder.
Le lendemain, j’annonce la nouvelle à Hélène au téléphone.
« Je ne partirai pas », dis-je calmement. « Et si vous continuez à me harceler, j’irai voir la police. »
Un silence glacial s’installe.
Depuis ce jour-là, les relations sont tendues avec ma famille. Je ne suis plus invitée aux repas du dimanche ; on ne m’appelle plus pour les anniversaires ou les fêtes. Parfois la solitude me pèse terriblement – mais au moins je me sens respectée.
Chloé m’a écrit une lettre quelques semaines plus tard : « Je comprends mieux maintenant pourquoi tu tiens tant à ton appartement… Je t’aime fort malgré tout. »
Je relis souvent cette lettre quand le doute m’assaille.
Est-ce vraiment cela, la famille ? Peut-on aimer sans posséder ? Faut-il tout sacrifier pour ceux qu’on aime – même sa dignité ?