L’ombre de l’inconnue : Le testament de mon mari

« Tu n’étais donc qu’une étrangère pour lui ? » La voix de ma belle-sœur, Claire, résonne encore dans la cuisine, froide et tranchante comme une lame. Je serre la lettre du notaire entre mes doigts tremblants, le papier froissé témoignant de ma colère contenue. Autour de moi, la maison semble soudain trop grande, trop vide, comme si la mort de Paul avait aspiré toute la chaleur qui y régnait autrefois.

Paul est parti un matin de janvier, sans un mot d’adieu. Un infarctus, m’a-t-on dit. Il n’avait que cinquante-six ans. Nous avions passé vingt-huit ans ensemble, à construire cette vie à Lyon, à élever nos deux enfants, Lucie et Antoine. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps pendant les obsèques, entourée de regards compatissants et de silences gênés. Mais rien ne m’avait préparée à ce qui allait suivre.

Trois semaines après l’enterrement, je me suis rendue chez le notaire, Maître Lefèvre. Il m’a reçue dans son bureau boisé, l’air grave. « Madame Dubois, il y a un point particulier dans le testament de votre mari… » J’ai senti mon cœur s’arrêter. Il a sorti une enveloppe scellée et a commencé à lire : « Je lègue l’ensemble de mes biens à Madame Sophie Martin. »

Sophie Martin ? Qui était-elle ? Je n’avais jamais entendu ce nom. Pas une amie, pas une collègue dont il m’aurait parlé. Rien. Le notaire a poursuivi, imperturbable : « Madame Martin sera contactée prochainement pour la succession. »

Je suis rentrée chez moi en titubant, le visage blême. Lucie m’attendait dans le salon. « Maman, qu’est-ce qui se passe ? » J’ai éclaté en sanglots. Elle m’a prise dans ses bras, mais je sentais déjà la distance s’installer entre nous. Antoine, lui, est resté silencieux, le regard fuyant.

Les jours suivants ont été un supplice. Les rumeurs ont commencé à circuler dans le quartier : « Tu sais que Paul avait une autre femme ? », « On dit qu’il menait une double vie… » Je ne sortais plus que pour acheter du pain à la boulangerie de Madame Girard, qui me lançait des regards compatissants mais curieux.

Un soir, alors que je feuilletais un vieil album photo, j’ai trouvé une carte postale signée « S. ». L’écriture était fine, élégante : « Merci pour ce week-end inoubliable. À bientôt. S. » Mon sang s’est glacé. J’ai fouillé dans les affaires de Paul, cherché des indices, des traces d’une liaison cachée. Rien. Juste cette carte et ce nom qui me hantait.

J’ai décidé de rencontrer Sophie Martin. J’avais besoin de comprendre. Maître Lefèvre a accepté d’organiser une rencontre dans son cabinet. Le jour venu, j’ai attendu dans le couloir, le cœur battant à tout rompre.

La porte s’est ouverte sur une femme d’une quarantaine d’années, brune, élégante mais simple. Elle m’a regardée avec une tristesse sincère. « Madame Dubois ? Je suis Sophie… » Sa voix tremblait autant que la mienne.

Nous nous sommes assises face à face. Le silence était lourd.

— Vous connaissiez bien Paul ?
— Oui… depuis plus de quinze ans.
— Étiez-vous… sa maîtresse ?
Elle a baissé les yeux.
— Non… enfin… pas comme vous l’imaginez. Paul était mon ami, mon confident. Il m’a aidée quand j’étais au plus bas… après mon divorce. Il m’a prêté de l’argent pour que je puisse garder mon appartement avec ma fille.

J’ai senti la colère monter.
— Alors pourquoi tout lui laisser ? Pourquoi pas ses enfants ? Sa famille ?
Sophie a essuyé une larme.
— Je ne comprends pas non plus… Il disait souvent qu’il voulait réparer ce que la vie m’avait pris… Je ne lui ai jamais rien demandé.

Je suis sortie du cabinet en larmes, déchirée entre la douleur et la honte d’avoir douté de Paul et de moi-même. Les jours suivants ont été un enfer : disputes avec Lucie qui m’accusait de ne pas avoir vu venir la trahison ; Antoine qui s’enfermait dans sa chambre ; ma belle-famille qui me tournait le dos.

Un soir d’avril, alors que je rangeais les affaires de Paul, j’ai trouvé une lettre cachée dans un tiroir du bureau :

« Mon amour,
Si tu lis cette lettre, c’est que je ne suis plus là. Je sais que tu te sentiras trahie par mon choix mais sache que rien n’efface ce que nous avons vécu ensemble. Sophie a traversé des épreuves terribles et je voulais lui offrir une seconde chance. Je n’ai jamais cessé de t’aimer. Pardonne-moi si tu peux.
Paul »

J’ai pleuré toute la nuit. Pour la première fois depuis sa mort, j’ai ressenti autre chose que de la colère : une immense tristesse mêlée à un étrange soulagement. Paul n’avait pas cessé de m’aimer ; il avait juste voulu réparer une injustice à sa façon.

Peu à peu, j’ai appris à vivre avec cette absence et cette blessure béante. J’ai repris contact avec mes enfants, tenté d’expliquer l’inexplicable. Lucie a mis du temps à me pardonner ; Antoine ne parle toujours pas beaucoup mais il vient dîner chaque dimanche.

Quant à Sophie Martin… Nous nous sommes revues plusieurs fois. Elle m’a proposé de partager une partie de l’héritage avec mes enfants. J’ai refusé au début par fierté puis accepté pour eux.

Aujourd’hui encore, je me demande : connaît-on vraiment ceux qu’on aime ? Peut-on pardonner l’impardonnable ? Et surtout… comment continuer à vivre quand tout ce qu’on croyait solide s’effondre en un instant ?