Le dernier accord de Nathan : Renaissance d’un guitariste français avec une prothèse révolutionnaire
— Tu ne pourras plus jamais jouer, Nathan.
La voix de mon père résonne encore dans ma tête, froide, tranchante comme la lame du chirurgien qui m’a arraché le bras droit. J’avais seize ans, et la vie me semblait déjà terminée. Je me souviens de ce matin d’octobre, dans notre appartement de Villeurbanne, où l’odeur du café brûlé se mêlait à celle des médicaments. Ma mère pleurait en silence dans la cuisine, pensant que je ne l’entendais pas. Mon petit frère, Lucas, évitait mon regard, comme si mon absence de bras était contagieuse.
J’étais un prodige de la guitare classique. Les concours régionaux, les auditions au conservatoire de Lyon… Tout ça balayé par trois mots : « sarcome des tissus mous ». J’ai supplié les médecins, j’ai hurlé contre mes parents, j’ai frappé les murs de ma chambre jusqu’à ce que mes doigts saignent. Mais rien n’a changé : on m’a amputé.
Les premiers mois ont été un tunnel sans lumière. Les regards dans la rue, les amis qui ne savaient plus quoi dire… Même mon professeur de guitare, Monsieur Lefèvre, n’osait plus me parler. Je me suis enfermé dans le silence et la colère. Ma mère tentait de me réconforter :
— Tu es vivant, c’est ça l’essentiel…
Mais pour moi, vivre sans musique, c’était survivre à moitié.
Un soir d’hiver, alors que je fixais ma vieille guitare posée dans un coin de ma chambre, j’ai entendu à la radio un reportage sur une équipe lyonnaise qui développait une prothèse myoélectrique révolutionnaire. J’ai noté le nom du professeur Morel et j’ai envoyé un mail, presque par défi. Je ne croyais pas vraiment à une réponse.
Pourtant, deux semaines plus tard, je me retrouvais dans un laboratoire blanc et froid à l’hôpital Édouard-Herriot. Le professeur Morel m’a accueilli avec un sourire sincère :
— On va essayer ensemble, Nathan. Mais il faudra du courage.
J’ai accepté. Pas pour moi, mais pour prouver à mon père qu’il avait tort.
La première fois qu’on a fixé la prothèse sur mon moignon, j’ai eu envie de vomir. Le métal froid, les électrodes qui picotaient ma peau… Mais quand j’ai vu mes doigts mécaniques bouger sous l’impulsion de mes muscles restants, j’ai senti une étincelle renaître en moi.
Les mois suivants ont été un enfer et une renaissance. Réapprendre chaque geste : attraper une fourchette, boutonner une chemise… Et puis, un soir, j’ai osé prendre ma guitare. Mes parents m’observaient depuis le couloir. J’ai posé la main gauche sur le manche et la prothèse sur les cordes. Les premiers sons étaient atroces : métalliques, désaccordés. J’ai pleuré de rage.
Lucas est entré sans bruit et s’est assis à côté de moi :
— Tu vas y arriver, Nathan. T’as jamais abandonné avant.
C’est lui qui m’a convaincu de poster une vidéo sur Instagram. « Pour montrer que t’es toujours là », disait-il. La vidéo a fait le tour des réseaux en quelques jours. Des messages d’encouragement sont arrivés de partout en France : d’autres jeunes amputés, des musiciens blessés… Certains m’ont même écrit depuis des hôpitaux.
Mais tout n’était pas rose. Au lycée, certains se moquaient :
— Regarde Robocop !
J’ai encaissé les blagues, les regards en coin. Parfois je rentrais chez moi en courant pour pleurer dans ma chambre. Ma mère voulait porter plainte contre les harceleurs ; mon père disait que je devais « apprendre à être fort ».
Un jour, alors que je répétais dans le salon, il est entré sans prévenir.
— Tu fais du bruit pour rien…
J’ai serré les dents.
— Tu crois que tu vas redevenir normal ?
Je lui ai répondu sans ciller :
— Non. Mais je vais devenir meilleur.
Ce soir-là, il a quitté la maison en claquant la porte. Je n’ai pas dormi de la nuit.
Le lendemain, j’ai reçu un mail du professeur Morel : « France 3 veut faire un reportage sur toi ». J’ai hésité longtemps avant d’accepter. Je craignais le regard des autres, la pitié déguisée en admiration.
Le tournage a eu lieu dans notre salon. Ma mère avait rangé chaque recoin ; Lucas avait accroché mes partitions préférées au mur. Devant la caméra, j’ai joué « La Vie en rose » avec ma prothèse. À la fin du morceau, j’ai vu mon père dans l’embrasure de la porte. Il avait les yeux rouges.
Après le départ de l’équipe télé, il s’est approché de moi et a posé sa main sur mon épaule gauche — la seule qui restait intacte.
— Je suis fier de toi, fiston.
J’ai pleuré pour la première fois depuis l’opération — pas de douleur cette fois-ci, mais de soulagement.
Aujourd’hui, je donne des concerts dans toute la région Auvergne-Rhône-Alpes pour sensibiliser au handicap et à l’innovation médicale française. J’anime aussi des ateliers pour enfants amputés à l’hôpital où tout a commencé.
Mais parfois, le soir, quand je regarde ma main mécanique posée sur la table de nuit, je me demande : est-ce que je suis encore le même Nathan ? Ou bien suis-je devenu quelqu’un d’autre ?
Et vous… Qu’auriez-vous fait à ma place ?