« Ne vois-tu pas que ta mère n’aime pas notre fils ? » : Dix ans d’ombres et de comparaisons
« Tu ne vois donc pas que ta mère ne supporte pas Lucas ? » Ma voix tremble, mais je ne peux plus la retenir. Damien, assis au bout du canapé, détourne les yeux vers la fenêtre où la pluie martèle les vitres de notre appartement lyonnais. Il soupire, las, comme s’il portait le poids du monde sur ses épaules. Mais ce soir, c’est moi qui suis épuisée.
Depuis dix ans, je vis dans l’ombre glaciale de ma belle-mère, Françoise. Dès le début, elle a fait comprendre que je n’étais pas assez bien pour son fils. Mais ce qui me ronge le plus, c’est la façon dont elle traite Lucas, notre petit garçon de huit ans. Toujours à le comparer à son cousin Thomas — « Regarde comme Thomas est sage, lui ! » — ou à pointer du doigt ses moindres défauts : « Lucas est trop rêveur, il ne sera jamais premier de sa classe comme son père. »
Je me souviens encore du premier Noël chez elle, dans sa maison de campagne près de Bourg-en-Bresse. Lucas avait trois ans et venait de casser une boule du sapin en jouant. Françoise avait levé les yeux au ciel : « Ce n’est pas étonnant, avec une mère aussi distraite… » J’avais senti mes joues brûler, mais Damien était resté silencieux, fixant son assiette.
Les années ont passé et rien n’a changé. Chaque dimanche midi chez Françoise était une épreuve. Elle servait toujours Thomas en premier, lançait des regards appuyés à Lucas quand il renversait un peu d’eau ou oubliait de dire « merci ». Je tentais de compenser, d’encourager Lucas à être « parfait », mais il sentait bien qu’il n’était jamais assez bien pour sa grand-mère.
Un soir d’automne, alors que je bordais Lucas dans son lit, il m’a demandé : « Maman, pourquoi Mamie ne m’aime pas ? » J’ai senti mon cœur se briser. J’ai menti : « Mais si, mon chéri… Elle t’aime à sa façon. » Mais au fond de moi, je savais que ce n’était pas vrai.
J’ai essayé d’en parler à Damien. Il haussait les épaules : « Tu sais comment est Maman… Elle a toujours été dure. Mais elle ne pense pas à mal. » Je me sentais seule, étrangère dans ma propre famille. Même mes parents, restés en Auvergne, ne comprenaient pas : « C’est la vie, Isabelle. Les belles-mères sont comme ça… »
Mais ce soir d’hiver, tout a explosé. Nous étions réunis chez Françoise pour l’anniversaire de Thomas. Lucas avait préparé un dessin pour son cousin et voulait lui offrir devant tout le monde. Mais Françoise l’a interrompu sèchement : « Laisse donc Thomas tranquille avec tes gribouillages ! » Toute la table a ri, sauf moi et Lucas. J’ai vu ses yeux se remplir de larmes.
Sur le chemin du retour, Lucas n’a pas dit un mot. Arrivés à la maison, il s’est enfermé dans sa chambre. J’ai fondu en larmes dans la cuisine. Damien m’a rejointe, mal à l’aise :
— Tu dramatises tout le temps…
— Non ! Cette fois c’est trop ! Tu ne vois donc pas que ta mère détruit notre fils ?
Il a haussé le ton :
— Tu veux quoi ? Que je coupe les ponts avec elle ?
— Je veux juste que tu me défendes ! Que tu défendes Lucas !
Le silence est tombé entre nous comme une chape de plomb.
Cette nuit-là, j’ai pris une décision. Le lendemain matin, j’ai emmené Lucas au parc de la Tête d’Or. Nous avons marché longtemps sans parler. Puis il m’a demandé :
— Est-ce que je suis nul ?
J’ai serré sa main très fort.
— Non, mon amour. Tu es parfait comme tu es.
J’ai compris que je ne pouvais plus laisser Françoise détruire la confiance de mon fils. J’ai écrit une lettre à Damien : « Je t’aime, mais je ne peux plus vivre dans cette ombre. Si tu ne peux pas protéger Lucas, alors je le ferai seule. »
Le soir même, Damien est rentré plus tôt que d’habitude. Il avait la lettre à la main et les yeux rougis.
— Isabelle… Je suis désolé. J’ai eu peur toute ma vie de décevoir ma mère. Mais je ne veux pas perdre mon fils… ni toi.
Pour la première fois depuis des années, il m’a prise dans ses bras et nous avons pleuré ensemble.
Quelques jours plus tard, nous avons invité Françoise à dîner chez nous. Damien lui a parlé franchement :
— Maman, il faut que tu arrêtes de comparer Lucas à Thomas. Il souffre vraiment.
Françoise a nié d’abord :
— Mais voyons ! Je ne fais que plaisanter…
Mais Damien a insisté :
— Ce n’est plus possible. Si tu veux voir Lucas, tu dois le respecter.
Françoise est partie fâchée ce soir-là. Pendant des semaines, elle n’a donné aucune nouvelle. Mais peu à peu, elle a commencé à envoyer des messages à Lucas — maladroits au début — puis elle est revenue dîner chez nous. Elle n’a jamais vraiment changé, mais elle a appris à se taire quand elle voulait faire une remarque blessante.
Aujourd’hui encore, je me demande si j’ai bien fait de tout risquer pour protéger mon fils et sauver mon couple. Est-ce qu’on peut vraiment changer les vieilles habitudes familiales ? Ou faut-il parfois tout casser pour reconstruire quelque chose de plus juste ?