Deux fois brisée : Quand ma mère a failli à mes enfants
« Non, maman, je t’en supplie… dis-moi que ce n’est pas vrai ! » Ma voix résonne dans le couloir froid du tribunal de Nanterre, alors que je serre entre mes doigts la photo froissée de mes deux garçons, Paul et Lucas. Ils sourient, insouciants, sur cette image prise l’été dernier dans le jardin de ma mère, à Suresnes. Je n’arrive pas à croire que tout cela soit réel. Que je sois ici, à devoir témoigner contre ma propre mère, Madeleine, accusée de négligence ayant entraîné la mort de mes enfants.
La salle d’audience est pleine. Les regards se posent sur moi, certains compatissants, d’autres inquisiteurs. Je sens le poids de chaque souffle, chaque murmure. Mon avocat, Maître Lefèvre, me glisse à l’oreille : « Restez forte, Éva. Dites la vérité. » Mais quelle vérité ? Celle qui me ronge chaque nuit depuis ce jour funeste ? Celle qui me fait douter de tout, même de mon amour pour ma mère ?
Tout a commencé un dimanche de janvier. J’étais épuisée par mon travail d’infirmière à l’hôpital Ambroise-Paré. Maman m’avait proposé de garder les garçons pour que je puisse dormir un peu. Elle avait toujours été une grand-mère attentionnée, du moins je le croyais. Ce matin-là, j’ai déposé Paul et Lucas chez elle avec leurs doudous et leurs petits sacs à dos. « Ne t’inquiète pas, ma chérie. Profite de ta journée, je m’occupe de tout », m’avait-elle dit en souriant.
Mais à 15h12, mon téléphone a sonné. Une voix paniquée : « Madame Dubois ? Ici la police… Il y a eu un accident chez votre mère… » Le monde s’est effondré. Paul était tombé dans l’étang du parc voisin pendant que maman passait un appel dans la cuisine. Lucas avait tenté de le sauver… Aucun des deux n’a survécu.
Depuis ce jour, je revis la scène en boucle. Pourquoi n’a-t-elle pas surveillé mes enfants ? Pourquoi n’ai-je pas senti que quelque chose n’allait pas ? Les voisins ont dit qu’elle était souvent distraite ces derniers temps, fatiguée par ses propres soucis de santé. Mais comment aurais-je pu deviner ?
À l’enterrement, maman s’est effondrée dans mes bras : « Pardonne-moi, Éva… Je ne voulais pas… Je t’en supplie… » J’ai voulu la haïr mais je n’y arrivais pas. C’était ma mère. Celle qui m’a élevée seule après le départ de papa. Celle qui a sacrifié sa jeunesse pour moi. Mais aujourd’hui, la justice réclame des comptes.
Le procureur énumère les faits : « Madame Madeleine Dubois a laissé sans surveillance deux enfants mineurs près d’un point d’eau dangereux… » Ma mère pleure en silence sur le banc des accusés. Je sens la colère monter en moi : comment a-t-elle pu être aussi négligente ? Mais aussitôt la culpabilité me submerge : c’est moi qui lui ai confié mes fils.
Mon frère Pierre ne me parle plus depuis que j’ai porté plainte. « Tu veux vraiment envoyer maman en prison ? Après tout ce qu’elle a fait pour nous ? » hurle-t-il au téléphone. Mais il ne comprend pas : ce n’est pas une question de vengeance. J’ai besoin de réponses. J’ai besoin que quelqu’un reconnaisse la douleur qui me ronge.
Les semaines passent, rythmées par les convocations chez les juges, les expertises psychologiques, les articles dans Le Parisien qui parlent de « drame familial à Suresnes ». Je croise des regards dans la rue : certains m’évitent, d’autres murmurent derrière mon dos. Même au travail, mes collègues ne savent plus quoi me dire.
Un soir, je retrouve maman devant chez elle. Elle a vieilli de dix ans en quelques mois. Ses mains tremblent quand elle me tend une lettre : « Je sais que tu me détestes… Mais je t’aime, Éva. Je n’arrive plus à vivre avec ce poids… » Je lis ses mots en silence, les larmes brouillant ma vue.
« Pourquoi tu ne m’as rien dit pour ta santé ? Pourquoi tu ne m’as pas demandé d’aide ? » Elle baisse les yeux : « Je voulais te protéger… Tu avais déjà tant à porter… Je ne voulais pas être un fardeau… »
Je crie ma douleur dans la nuit : « Mais regarde où on en est ! Deux enfants morts ! Notre famille brisée ! Tu crois que c’est ça, protéger les gens qu’on aime ? » Elle s’effondre sur le trottoir, sanglotant comme une enfant.
Le jour du verdict approche. Je dois témoigner devant le juge. Je raconte tout : mon amour pour mes fils, ma confiance en ma mère, ma fatigue, mes doutes. La salle retient son souffle quand je dis : « Je ne sais plus qui blâmer… Moi ? Ma mère ? Le destin ? Peut-être tout le monde… Peut-être personne… »
La juge me regarde avec compassion : « Madame Dubois, il n’y a pas de justice parfaite pour une telle tragédie… Mais il faut essayer de comprendre ce qui s’est passé pour que cela n’arrive plus jamais… »
À la sortie du tribunal, des inconnus m’arrêtent : « On pense à vous… On prie pour vous… » Mais aucune prière ne ramènera Paul et Lucas.
Aujourd’hui encore, je vis avec ce vide immense et cette question sans réponse : comment continuer à aimer quand on a été trahie par ceux qu’on croyait incapables de faillir ? Est-ce que pardonner signifie oublier ? Ou juste apprendre à vivre avec l’irréparable ?