L’appartement de mon père inconnu : quand ma mère réclame sa part

« Tu ne comprends pas, Camille, c’est aussi mon histoire ! » La voix de ma mère résonne dans le salon, tranchante, presque étrangère. Je serre la lettre du notaire entre mes doigts, le papier froissé témoignant de ma colère. Je n’ai jamais vu mon père. Toute mon enfance, ma mère m’a répété qu’il n’était qu’un fantôme, un homme sans visage ni nom, disparu avant même ma naissance. Pourtant, aujourd’hui, il existe : il m’a laissé un appartement à Lyon. Et voilà que ma mère réclame la moitié de ce bien, comme si elle avait le droit de s’inviter dans cette part de moi qu’elle a toujours refusée.

« Tu ne m’as jamais parlé de lui ! Tu as fait comme s’il n’avait jamais existé ! » Ma voix tremble, mais je ne veux pas pleurer devant elle. Elle détourne les yeux, s’assoit lourdement sur le canapé. « J’ai fait ce que je croyais juste… » souffle-t-elle. Mais juste pour qui ?

Je me souviens de ces années à l’école primaire, quand les autres enfants parlaient de leur papa. Moi, j’inventais des histoires : il était marin, il était parti en Afrique, il était mort. Ma mère ne corrigeait jamais mes mensonges. Elle se contentait de hausser les épaules et de me dire que nous étions bien toutes les deux. Mais aujourd’hui, je comprends que ce silence était une prison.

Le notaire m’a appelée il y a deux semaines. « Mademoiselle Laurent ? Je vous contacte au sujet de la succession de Monsieur Pierre Laurent… » J’ai cru à une erreur. Pierre Laurent ? Ce nom sonnait vaguement familier, mais je n’aurais jamais imaginé qu’il s’agissait de mon père. Il avait vécu à Lyon toute sa vie, à seulement deux heures de route de notre petit appartement à Grenoble. Il ne m’a jamais cherchée. Ou peut-être que si ? Le notaire m’a remis une lettre écrite de sa main :

« Camille,
Je sais que je n’ai pas été là pour toi. Je n’ai jamais su comment revenir vers toi après tout ce qui s’est passé avec ta mère. Mais sache que je t’ai toujours aimée à distance. Cet appartement est tout ce que je peux t’offrir aujourd’hui. J’espère qu’il t’apportera un peu de paix.
Ton père, Pierre »

J’ai relu ces mots des dizaines de fois. Je ne sais pas si je dois lui en vouloir ou lui pardonner. Mais ce qui me ronge le plus, c’est la réaction de ma mère.

« Tu ne comprends pas ce que j’ai vécu avec lui ! » Elle se lève brusquement, les larmes aux yeux. « Il m’a laissée seule avec toi, sans ressources… J’ai tout sacrifié pour toi ! »

Je voudrais la prendre dans mes bras, lui dire que je comprends sa douleur. Mais une colère sourde monte en moi. Pourquoi me demander aujourd’hui une part d’un héritage qui ne lui appartient pas ? Pourquoi vouloir profiter d’un homme qu’elle a effacé de nos vies ?

Les jours passent et la tension ne retombe pas. Ma mère me harcèle de messages : « Tu pourrais au moins partager… », « Tu sais combien j’ai galéré pour t’élever… », « Ce n’est pas juste que tu gardes tout pour toi… »

Je me sens coupable. Coupable d’avoir hérité d’un homme que je n’ai jamais connu. Coupable d’en vouloir à ma mère alors qu’elle a tout fait pour moi. Mais aussi coupable d’avoir envie de garder cet appartement comme un symbole de ce père absent.

Un soir, je décide d’aller voir l’appartement à Lyon. Les clés sont froides dans ma main quand j’ouvre la porte pour la première fois. L’odeur du vieux bois et du tabac froid me prend à la gorge. Sur les murs, des photos jaunies : un homme aux yeux clairs, mon regard dans le sien. Je m’effondre sur le parquet et je pleure toutes les larmes que j’ai retenues depuis des années.

Le lendemain, ma mère m’appelle encore. Cette fois, je décroche.
— Maman, pourquoi tu veux vraiment cette part ?
Elle hésite.
— Parce que j’ai peur… Peur que tu partes loin de moi maintenant que tu as quelque chose de lui.
Son aveu me bouleverse plus que tout le reste.

Je comprends alors que ce n’est pas seulement une question d’argent ou d’injustice. C’est une question d’amour blessé, d’abandon et de peur de perdre ce qui nous reste.

Mais est-ce à moi de réparer les erreurs du passé ? Est-ce juste que ma mère réclame aujourd’hui ce qu’elle a refusé hier ?

Je regarde par la fenêtre de l’appartement vide et je me demande : peut-on vraiment tourner la page sur un secret aussi lourd ? Est-ce à l’enfant d’assumer les choix des parents ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?