Invisible chez mon fils : Chronique d’un week-end à Paris

« Maman, tu peux passer un coup de balai dans le salon ? » La voix de mon fils Paul résonne dans l’appartement lumineux du 15ème arrondissement. Je suis debout, encore engourdie par le voyage en TGV depuis Lyon, mon sac à la main. Je n’ai même pas eu le temps de poser mes affaires que déjà, je sens le poids invisible des attentes familiales s’abattre sur mes épaules.

Paul ne me regarde même pas. Il pianote sur son téléphone, assis à la table du salon. Sa femme, Camille, passe derrière moi sans un mot, un mug de café à la main. Je me sens soudain étrangère dans cet appartement où j’espérais passer un week-end paisible, retrouver un peu de chaleur familiale, rire avec mon fils comme autrefois.

Je pose mon sac dans l’entrée et prends le balai. « Bien sûr, Paul », je réponds, la gorge serrée. Je balaie en silence, écoutant les bribes de conversation entre Paul et Camille sur leurs collègues, leurs projets, leur prochain voyage à Biarritz. Je ne suis qu’un bruit de fond dans leur vie trépidante.

Le soir venu, je propose de préparer le dîner. « Oh, tu veux bien ? » s’exclame Camille, soulagée. « On est crevés tous les deux… » Je hoche la tête et me mets aux fourneaux. Je cuisine un gratin dauphinois comme Paul les aimait enfant. Mais personne ne me demande comment je vais, ni comment s’est passé mon trajet. À table, ils mangent vite, discutent entre eux. Paul me lance un « C’est bon » distrait, sans lever les yeux.

Après le repas, je débarrasse seule pendant qu’ils s’installent devant une série. Je range la cuisine en silence, essuyant une larme qui roule sur ma joue. Où est passé ce petit garçon qui courait vers moi en criant « Maman ! » après l’école ?

Le lendemain matin, je me réveille tôt. J’entends Camille râler dans la salle de bains : « Il n’y a plus de serviettes propres ! » Paul répond : « Demande à maman, elle sait où elles sont… » Je me lève, prépare le petit-déjeuner, trie le linge sale et lance une machine. Personne ne me remercie.

À midi, ils partent faire des courses ensemble. « Tu veux venir ? » demande Paul du bout des lèvres. Mais je sens bien que c’est une politesse. Je décline et reste seule dans l’appartement silencieux. Je regarde les photos sur les murs : Paul enfant à la plage, Paul diplômé, Paul avec Camille à Venise. Sur aucune je n’apparais.

Quand ils rentrent, ils déposent les sacs de courses sur la table et filent chacun dans une pièce différente. Je range les courses, prépare le déjeuner. À table, Camille parle de sa mère : « Elle est formidable, maman. Toujours là quand j’ai besoin d’elle… » Je souris tristement. Moi aussi j’ai été là pour Paul. Toujours.

Le dimanche soir arrive trop vite. Mon train pour Lyon part dans deux heures. Je fais ma valise en silence. Paul entre dans la chambre : « Tu pars déjà ? » Il semble surpris. « Oui… Le week-end est passé vite… » Il me serre brièvement dans ses bras. Camille crie depuis le salon : « Merci pour tout Françoise ! » mais sa voix sonne creux.

Dans le taxi qui m’emmène à la gare de Lyon, je regarde Paris défiler derrière la vitre. Je me sens vide, transparente. Où ai-je échoué ? Ai-je trop donné ? Ou bien n’ai-je pas su apprendre à mon fils à voir l’amour derrière les gestes quotidiens ?

Je repense à ma propre mère, à ses mains usées qui préparaient le repas du dimanche sans jamais se plaindre. Avait-elle ressenti cette même solitude ?

Pourquoi l’amour maternel devient-il parfois un service invisible ? Est-ce cela vieillir : devenir un fantôme dans la maison de ses enfants ?