Entre les Murs : Quand la Gentillesse Frôle le Danger
« Tu as encore reçu des fleurs, Claire ? » La voix de François résonne dans la cuisine, sèche, tranchante. Je sursaute, le vase à la main, les pivoines encore enveloppées de rosée. Je n’ose pas croiser son regard. Il sait, bien sûr. Tout le quartier sait. Depuis quelques semaines, Luc, notre voisin du troisième, multiplie les attentions : bouquets déposés devant la porte, tablettes de chocolat artisanal, petits mots griffonnés à la hâte. Au début, j’ai cru à une gentillesse maladroite. Mais aujourd’hui, je sens le poids de chaque pétale, la lourdeur de chaque mot.
« Je ne comprends pas pourquoi tu acceptes tout ça », poursuit François, la mâchoire crispée. Il se détourne, claque la porte du frigo. Je voudrais lui expliquer, lui dire que je n’ai rien demandé, que je me sens prise au piège. Mais les mots restent coincés dans ma gorge. Je me contente de poser le vase sur la table, à côté du courrier. Parmi les factures, une carte postale colorée : « Pour illuminer ta journée. — Luc ».
Le soir, alors que François s’enferme dans le salon, je repense à la première fois où Luc m’a abordée. C’était un matin d’avril, sur le palier. Il m’avait aidée à porter mes sacs de courses, puis m’avait parlé de sa mère malade à Limoges. J’avais souri, touchée par sa vulnérabilité. Jamais je n’aurais imaginé que cette rencontre anodine deviendrait le point de départ d’un engrenage infernal.
Les jours passent et les cadeaux se font plus fréquents. Un matin, je trouve un livre de poésie glissé sous ma porte. Le lendemain, une boîte de macarons. Je commence à redouter le bruit de la sonnette. François, lui, s’enferme dans un mutisme glacial. Il ne me touche plus, ne me parle presque plus. Un soir, il explose :
« Tu l’encourages, Claire ! Tu ne vois pas qu’il te drague ? »
Je m’effondre. « Je n’ai rien fait, François. Je ne sais pas comment lui dire d’arrêter sans le blesser… »
Il secoue la tête, désabusé. « C’est à moi de régler ça, alors ? »
Je le supplie du regard. Je ne veux pas de conflit, pas d’esclandre dans l’immeuble. Mais le lendemain, je découvre François devant la porte de Luc, le ton monté :
« Laissez ma femme tranquille, Luc ! Vous dépassez les bornes ! »
Luc, gêné, bafouille des excuses. Mais le mal est fait. Les voisins sortent sur le palier, chuchotent. Je sens leurs regards sur moi au supermarché, à la boulangerie. Mon univers se rétrécit. Je n’ose plus sortir seule.
Un soir, alors que je rentre tard du travail, je trouve Luc assis sur les marches, un bouquet à la main. Il se lève en me voyant, les yeux brillants d’une tristesse enfantine.
« Je voulais juste… être gentil. Je me sens si seul depuis que ma mère est partie… »
Je prends une profonde inspiration. « Luc, vos attentions me mettent mal à l’aise. Je suis mariée. Je vous demande d’arrêter. »
Il baisse la tête, murmure un pardon. Je monte les escaliers en tremblant. Dans l’appartement, François m’attend, inquiet.
« Tu vas bien ? »
Je hoche la tête, mais je sens que quelque chose s’est brisé entre nous. La confiance, peut-être. Ou simplement l’illusion d’une vie tranquille.
Les semaines suivantes, Luc disparaît presque. Plus de fleurs, plus de chocolats. Mais le silence est pesant. François et moi tentons de recoller les morceaux, mais la suspicion plane. Il me demande sans cesse où je vais, avec qui je parle. Je me sens coupable d’un crime que je n’ai pas commis.
Un dimanche matin, ma mère m’appelle. « Claire, tu as l’air fatiguée. Tu veux venir passer quelques jours à la campagne ? » J’accepte. J’ai besoin de respirer, de retrouver un peu de paix.
Chez elle, je me confie enfin. Ma mère me prend la main.
« Tu n’es responsable ni de la solitude de Luc, ni de la jalousie de François. Mais tu dois poser tes limites clairement, pour toi. »
Je rentre à Paris avec une résolution nouvelle. J’invite François à parler, sans colère. Nous décidons d’aller voir un conseiller conjugal. Peu à peu, la confiance revient. Je croise parfois Luc dans l’escalier. Il me salue poliment, sans insister.
Aujourd’hui, je repense à cette période comme à une tempête qui a failli tout emporter. Je me demande souvent : jusqu’où va la gentillesse ? Quand devient-elle une menace ? Et surtout, pourquoi est-il si difficile de dire non sans blesser ? Peut-on vraiment poser des limites sans perdre une part de soi-même ?