Où suis-je dans le tumulte des autres ?
« Camille, peux-tu t’occuper d’Alice pendant que je prépare le repas ? » La voix de ma mère, fatiguée, se dissout dans le vacarme quotidien. Mon carnet de croquis tombe sur mes genoux ; un dessin inachevé, rien que le début d’une évasion, quitte mes mains. Je soupire. Ce n’est jamais le bon moment pour moi.
J’aurais voulu répondre, mais à quoi bon protester ? Chez nous, à Marseille, depuis le divorce, maman s’est battue seule. Alice, ma petite sœur de dix ans, distingue à peine le jour de la nuit, perdue dans ses crises d’angoisse, son mutisme parfois glaçant. Mon père, lui, a refait sa vie à Lyon. Des appels froids, des colères vite enterrées. J’ai dix-sept ans, mais, chaque soir, j’ai l’impression d’en porter cinquante sur mes épaules.
Je me lève à contrecœur. Dans le salon, Alice, prostrée, caresse son lapin en peluche, la télévision allumée en fond sur une vieille série française. Je tente de capturer son regard :
— Tu veux manger avec moi ?
Son silence me transperce, mais j’insiste, doucement. Je lui prends la main. J’imagine parfois qu’elle lit dans ma tête, qu’elle comprend mon épuisement, ma peur de devenir invisible à force de m’effacer pour elle. Parfois, j’aimerais qu’elle me demande comment je vais, mais son monde semble fermé à double tour.
Plus tard, à table, maman explose :
— Camille, tu pourrais faire un effort… Je suis à bout ! Tu crois que ça m’amuse de tout gérer ?
Sa voix tremble. Je serre les poings. Chaque reproche me rappelle l’injustice de cette situation. Je voudrais crier que moi aussi, j’existe. Mais je me tais. On m’a appris à avaler mes peines. « C’est normal, tu es l’aînée… » Normal, vraiment ?
Le lendemain, au lycée, je reste en marge, traînant le poids de la veille, mon téléphone vibre. Un message de mon père : « Tu viens ce week-end ? Cécile voudrait te voir. » Cécile, sa nouvelle compagne, toujours souriante, trop parfaite. J’hésite. L’idée même de partir me donne le vertige, la culpabilité me ronge.
Ma meilleure amie, Lucie, s’inquiète :
— Camille, t’as l’air ailleurs, encore.
Je souris :
— T’inquiète, ça va. C’est juste les devoirs.
Mais tout le monde voit bien que ça ne va pas. Même mon prof d’arts plastiques me retient après le cours :
— Tu es douée, Camille. Mais tu ne rends rien pour le projet. Que se passe-t-il ?
Je voudrais expliquer, raconter les soirées à bercer ma sœur, la vaisselle, les repas, les crises… Mais à quoi bon ? On n’attend rien d’une fille comme moi, sinon la capacité à tenir, coûte que coûte.
Ce soir-là, je décide d’en parler à ma mère.
— Maman, j’ai besoin de temps pour moi. Je pourrais m’inscrire à l’atelier de peinture, le mercredi ?
Elle me regarde, accablée :
— Tu penses qu’on a le choix ? Tu vois bien la situation avec Alice. Je ne peux pas tout faire seule, Camille. J’ai besoin de toi.
Ma gorge se serre. Donc, c’est non. Encore. Tous mes projets étouffés sous les exigences des autres.
La colère monte en moi, différente cette fois — ce n’est plus celle d’une adolescente capricieuse mais celle d’une personne qui se sent disparaître.
Je reste là, plantée devant elle, cherchant mon air, mon espace, un coin de ciel mais le plafond me tombe dessus.
Le samedi, chez mon père, l’ambiance est glacée. À table, il parle de ses dernières victoires au travail, de ses nouveaux collègues, demande vaguement des nouvelles d’Alice. Cécile, délicate, tente de détendre l’atmosphère :
— Camille, tu as l’air préoccupée. Tu sais, tu pourrais passer plus de temps avec ton père. Ici, tu soufflerais un peu.
Je sens leur pitié fraîche, presque confortable, mais je ne peux pas. L’idée d’abandonner maman et Alice me consume. Je pars dans la nuit, seule, marcher sur les quais du Rhône sous la pluie.
Pourquoi est-ce à moi de porter le monde ? Pourquoi mes désirs doivent-ils toujours passer après ceux des autres ? Est-ce cela, être une bonne fille ? Être responsable, jusqu’à se dissoudre soi-même ?
De retour à Marseille, tout recommence. Une nuit, après une crise violente d’Alice, je finis par m’effondrer. Je claque la porte, sors respirer l’air marin du Vieux-Port. Les larmes coulent, brûlantes, mêlées à la bruine salée.
Sur un banc, près des pêcheurs du matin, je laisse sortir ce que je n’avoue jamais :
— Ils ne voient rien… Ils ne voient jamais rien.
Un homme âgé, inconnu, s’assoit près de moi. Il me sourit, d’un air fatigué mais sincère :
— Tu sais, chacun a droit à son repos. Même un phare ne peut briller tout le temps sans brûler. Laisse la mer porter un peu tes peines.
Ses mots résonnent longtemps. Ce matin-là, je décide enfin de parler à la psychologue du lycée. Pour la première fois, quelqu’un écoute vraiment.
Je comprends alors que ma colère, mon épuisement, ne sont pas de la faiblesse. Que poser des limites n’est pas renoncer à l’amour, mais s’aimer un peu aussi. Cela ne règle pas tout, non. Mais désormais, j’essaye de dire : « Non, ce soir, je dessine… » Et peu à peu, je me réapproprie mon espace, mon souffle.
Mais la culpabilité surgit toujours, quand Alice crie, quand maman pleure, quand mon père s’excuse à demi-mot. Ai-je le droit à mon propre bonheur ? Où finit le devoir, où commence l’égoïsme ?
Alors, dites-moi : à partir de quand soigner son âme devient-il une trahison des autres ? Vous, que feriez-vous à ma place ?