Retrouver la Lumière : Le Combat de Caroline contre la Maladie
« J’en peux plus, Vincent ! Je veux m’endormir… et ne jamais me réveiller. » Les mots ont jailli de ma bouche, vifs, crus, entre deux sanglots étranglés. Soudain, le silence du salon, si lourd ce soir-là, n’a gardé que le bruit de ma respiration saccadée. Vincent a posé sa main sur la mienne, si doucement que j’ai ressenti presque un élan de colère : comment pouvait-il rester serein alors que tout en moi n’était que tempête ?
C’était un jeudi de novembre, tard le soir. Les volets claquaient sous le vent froid de Bordeaux. J’avais reçu ma troisième séance de chimio le matin. La douleur courait dans mes veines comme un incendie, mais ce n’était rien à côté de cette fatigue, cette lassitude qui s’emparait du moindre espace en moi. J’ai pensé, fugacement, à maman, qui priait chaque soir devant sa statuette de la Vierge. Elle disait : « La foi, ma chérie, c’est ce qui reste quand tu as tout perdu. »
Mais là, ce soir, je me sentais vide. Plus de foi. Plus de force. Vincent a resserré ses doigts sur les miens. J’ai glissé ma tête contre son épaule, les yeux fermés. « On va tenir, Caro… » a-t-il murmurés. Mais il tremblait, lui aussi.
J’avais 37 ans, un fils de huit ans, Julien, et jusqu’à récemment, une vie ordinaire – des réunions dans un collège de la périphérie, des matinées à courir entre le piano et l’école, des week-ends à Arcachon avec la famille. Puis un matin, en enfilant ma chemise, mes doigts sont tombés sur la petite boule sous mon sein gauche. Le début de la fin de mon innocence.
Au premier rendez-vous à l’hôpital Saint-André, je me suis sentie étrangère à ma propre chair. On épèle mon nom, je tends ma carte vitale, puis un médecin, sèchement : « Madame, s’il s’agit d’un carcinome, il faut agir vite. » Un mot nouveau, lourd de menaces.
Vincent n’a rien dit, ce jour-là. Dans la voiture du retour, nous avons roulé jusqu’à l’océan, silencieux. Arrêtés sur le front de mer, j’ai éclaté :
— Et si je meurs, Vincent ?
— Tu ne vas pas mourir. On va y arriver. Je promets.
Il ne savait pas encore qu’il ferait ma toilette les jours de nausée, qu’il lirait pour moi les psaumes de mon vieux missel, celui de ma grand-mère Françoise. Qu’il préparerait les tartines de confiture lorsque tout me dégoûtait – même l’odeur du pain chaud me donnait la nausée. Que notre fils, du haut de ses huit ans, entrerait parfois dans la chambre d’un pas feutré, sa main serrée autour de sa croix en bois naïvement sculptée au catéchisme.
La chimio, c’est la guerre, et je n’étais pas une guerrière. Chaque nuit, je me réveillais en sueur, les draps trempés, le cœur paniqué. « Tu devrais prier », disait maman au téléphone, accrochée à la vie de sa fille comme à un fil. Mais la prière, pour moi, c’était souvent un cri muet, une demande sans mots : aidez-moi, faites que ça s’arrête.
Un dimanche, alors que Vincent me massait le crâne – mes cheveux avaient commencé à tomber en mouchetis sur l’oreiller – il s’est mis à pleurer. Lui, le roc. J’ai soudain senti que je n’étais pas la seule à porter ce poids. Son désespoir m’a bouleversée. En réponse, j’ai attrapé sa main et j’ai soufflé : « Fais-moi confiance, même si moi, je n’ai plus confiance. » Et, miraculeusement, ce soir-là, j’ai accepté que la foi ne soit pas un éclair, mais une braise à raviver au jour le jour. Pas toujours lumineuse, pas toujours joyeuse, mais têtue.
Lorsqu’un prêtre en visite à l’hôpital m’a proposé de prier ensemble, j’ai failli refuser, puis je me suis laissée porter. Les mots anciens, marmonnés à voix basse, sont montés en moi comme une vague tiède. J’ai pleuré, encore, mais cette fois, il y avait de l’apaisement. Comme si, dans ce geste de foi partagé, je reprenais pied dans le chaos.
À la maison, la routine est devenue une liturgie : le rituel de la piqûre hebdomadaire, le foulard noué un peu trop serré le matin, le passage de Vincent avant le travail, un baiser sur le front. Julien, qui dessinait une maman « super-héroïne » pour son cadeau de fête des mères. Les petites choses étaient devenues sacrées. L’amour, la tendresse, la prière partagée, les blagues maladroites de mon frère Paul (« Eh, t’es encore là, la warrior ! »). La maladie nous a rapprochés, parfois jusqu’à la souffrance.
Mais la colère, elle, rôdait toujours. Je l’ai hurlée, un jour, dans la cuisine, face à Vincent :
— Pourquoi moi ? Je fais tout bien ! Je ne fume pas, je bois à peine, je suis une mère correcte… Pourquoi ?
Il n’a pas su répondre. Mais ce soir-là, il a sorti le vieux disque d’Édith Piaf et, maladroitement, nous avons dansé, moi en pyjama d’hôpital, lui en T-shirt tâché de café. Nous avons ri, pleuré, puis dansé encore. Un instant suspendu, où la vie reprenait ses droits.
Le pire, c’est l’attente. Les heures dans la salle de chimiothérapie, les murmures feutrés des autres femmes, le regard fuyant de certains. On partage des histoires, des recettes de tisanes, des conseils pour les sourcils qui tombent ; parfois, on se serre dans les bras, complices dans la peur. Je n’oublierai jamais Sylvie, la voisine de perfusion : « On prie ensemble la prochaine fois ? » Oui, bien sûr, on prie. On se serre très fort la main, parce que le pire n’est jamais tout à fait sûr.
Quand, enfin, on m’a annoncé la rémission, je n’ai pas su pleurer. J’ai souri. J’ai embrassé Vincent, puis Julien, puis toute ma famille, les médecins, la vie. Mais dans mon miroir, je voyais les cicatrices. Mon ventre plat, sans poitrine gauche. Mon crâne, rasé à blanc. Ma foi, cabossée mais vivante. Et Vincent, toujours là, plus amoureux que jamais.
Aujourd’hui, je réapprends à vivre, avec la peur qui rôde mais aussi la gratitude. Sans mes proches, sans la foi, aurais-je tenu ? Peut-on renaître vraiment après s’être perdu jusqu’au fond du gouffre ? Oui, peut-être. Mais dites-moi, vous, où trouvez-vous la force quand la vie vacille ?